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Laurent Herrou | 5 octobre 2003

Je me suis couché un peu déprimé hier soir parce que je ne croyais plus en Nina Myers. Après sa réapparition dans la nouvelle saison de 24, j’avais rejoint le texte qui porte son nom, j’avais rempli deux pages auxquelles je me rattachais davantage par habitude, ou volonté de faire, que réel désir. Je me suis allongé, attristé, je voulais que ça dure, j’avais envie qu’il se passe enfin quelque chose entre moi et un personnage, j’avais voulu y croire – mais ça ne fonctionnait plus. Je me suis dit que Nina Myers, le texte, n’avait pas lieu d’être.
Ou plus.
Le sentiment de déprime continue, je n’ai pas envie de perdre Nina Myers ; en même temps je ne sais plus comment la rattacher à moi. Je me suis demandé, après avoir envoyé septembre à Hubert Colas, si j’avais bien fait. Je me suis demandé aussi s’il ne serait pas enfin temps que j’abandonne définitivement ce fantasme d’être une femme. Cette projection constante dans la télévision. Ce besoin, ce désir d’être une autre. Je me suis demandé – mais ce n’est pas la première fois – si je ne cultivais pas moi-même mes fantasmes morbides. Je me suis dit qu’il fallait avaler la vie à grandes gorgées – Béatrice Dalle m’aidait en cela, radieuse sur le siège de l’appartement de Pascale Clarke. Je me suis dit que je jouissais quotidiennement et que je prenais mon pied face à des hommes poilus. Des hommes qui n’intéresseraient pas la fille en moi.
Je me suis donc résumé la situation en ces termes : il y aurait une fille en moi, Nina, une héroïne de feuilleton, une espionne, un traître ; et il y aurait un homme, Laurent, attiré par des hommes bruts et virils. Il y aurait également un homme que j’aime, Jean-Pierre, avec lequel je vis depuis huit ans, et qui n’appartient pas à cette espèce d’hommes que je recherche sur internet – et dans mes fantasmes.
Il y aurait donc un choix à faire.
Ou : il y aurait une décision à prendre. Savoir ce que j’abandonne : Nina, Laurent ou Jean-Pierre ?
Je n’abandonne rien ni personne, même si Nina perd pied. Nina perd peu à peu pied, et Laurent à sa suite, ne sait plus où il en est. Reste Jean-Pierre, fidèle, constant. Jean-Pierre demande : tu es un peu heureux ? Je réponds oui, il ajoute : c’est un peu grâce à moi ? Je réponds oui, plus énergiquement, j’en suis convaincu. La constance de Jean-Pierre est ma bouée de sauvetage. C’est aussi l’image renvoyée dans ma figure de mon inconstance, de tout ce qui me fait défaut. C’est donc à la fois ma bouée de sauvetage et la main qui appuie sur ma tête pour me noyer. Parfois cette main-là m’appartient, et je me suicide.
D’où Nina.
Nina Myers.
Il y a un texte dans les dossiers de mon ordinateur qui porte ce nom-là, un texte dont je ne sais pas quoi faire parce qu’il est plus littéraire que je ne le voudrais. À un moment donné j’ai abandonné la réalité du fantasme pour prolonger le texte, c’était la première erreur. Je pourrais me plonger dans un nouveau visionnage de la première saison de 24, je sais que ça fonctionnerait à nouveau. Que Nina Myers reprendrait possession de mes gestes. Lorsque je parle de volonté, je sais de quoi je parle. Nina se manifeste, mais je fais tout, de mon côté, pour que la manifestation ait lieu. Et lorsque la mayonnaise ne prend pas (hier soir par exemple, devant son visage marqué par la traîtrise et la prison), je suis malheureux. Abandonné.
Jean-Pierre me caresse le bras pendant le feuilleton, il me demande : ça va ? Puis il dit que c’est moins intéressant, cette nouvelle saison. Il a raison. Moi je ne regarde la nouvelle saison que pour vérifier si la manifestation va réapparaître. Cela n’arrive pas – ou pas encore.
Nina Myers me plaît, aux commandes de la Cellule Anti-Terroriste – qu’elle la trahisse ou non. Nina Myers me plaît, aux commandes, femme aux commandes. Femme qui dirige. Eric Holder disait ce matin dans Ubik que c’était important de marcher. La marche à pieds. À pieds. Nina Myers me plaît, arpentant les couloirs du C.T.U., portable collé à l’oreille, militaire. Femme qui marche.
Femme qui marche.
Je voudrais qu’il y ait des lecteurs, je voudrais qu’il y ait des critiques. De mon nouveau livre. Je voudrais que l’on me renvoie les choses que je ne vois pas. Je voudrais que l’on me donne en retour ce que je donne sans le savoir. Céline et Olivier ont dû recevoir les épreuves, je n’ai pour le moment pas de nouvelles d’eux. Les épreuves corrigées dans une enveloppe malmenée par la poste filent vers Béziers pour qu’il y ait bientôt un livre, mon nouveau livre.
Femme qui marche et Nina Myers.
Jean-Pierre et Laurent.
Les hommes, ma vie.
La jouissance et l’écriture.
Vous êtes témoin de chacune des choses que je vis, de chacun des événements qui recèlent de l’importance à mes yeux. Hubert Colas lit le mois de septembre 2003, après avoir lu septembre 2002. À moins qu’il choisisse de ne pas lire. De ne pas regarder. Ne pas me renvoyer ce que je donne sans le savoir.
Dimanche, seul à la maison.
Jean-Pierre est à la laverie, le vent, en rafales violentes sur le balcon, déracine les plantes. Les ouvriers sont sur le palier, et Jean-Pierre projette de me filmer, nu, dans l’appartement. Il espère que les ouvriers n’auront pas besoin de notre porte ouverte – ils comptent la repeindre dans l’après-midi – à ce moment précis. Bien entendu, l’idée m’excite.
Mais je n’ai pas envie d’être excité.
J’ai perdu (peut-être) Nina Myers, et dans le processus, je me suis perdu un peu plus.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 5 octobre 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le jeudi 21 novembre 2013