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Laurent Herrou | 2 octobre 2003

Ma vie me semble parfois tellement déconnectée de mon journal – ou bien est-ce l’inverse ? Je ne sais plus trop. J’ai manqué de temps récemment, j’ai beaucoup trop manqué de temps, cela me poursuivait, m’obsédait. Après les mois d’arrêt-maladie, le retour au rythme de travail devenait insupportable. Il l’est encore. Mais nous devions partir à Lyon, ce week-end, et Jean-Pierre tentait d’insinuer que ce n’était pas obligé, qu’il y avait plein de temps pour aller visiter la biennale d’art contemporain ; hier soir enfin, j’ai réussi à laisser sortir que je préférais, en effet, rester à Nice. Ne pas partir à Lyon vendredi après-midi. Je savais que je n’aurais pas le temps.
Pas la disponibilité d’esprit.
Les épreuves par exemple : je n’ai relu que cinquante pages, je n’arrive pas à m’y mettre. Sur cinquante pages, il n’y avait (selon moi) qu’une seule faute, de conjugaison, un « r » de trop à « il courait ». Sur cinquante pages, une seule faute, j’étais fier de moi. Mais j’avais peur de faire ma relecture dans l’urgence, de laisser passer des choses. J’ai vérifié avec Jean-Pierre, j’avais des doutes, sur des constructions, des accords possibles, oubliés. J’en suis resté à une seule faute sur cinquante pages, après vérification.
J’ai écrit « photo » à la place de « faute ».
Je me suis masturbé avant de rejoindre le journal, en effet.
On va à l’Espace Magnan ce soir, projection de Dancing – un film que nous voulions voir. Un film d’homme, un des protagonistes est un ours, je veux dire : un homo, poilu, barbu, un fantasme. Eric M. est passé à la Fnac, je lui ai dit pour le livre à venir. Je n’ai pas envie d’en parler maintenant – une affaire de temps, toujours. On va à Magnan ce soir, demain je prends le boulot à neuf heures, je termine à treize, ou quatorze, je ne sais plus, on devait partir à Lyon ensuite, à la fin de la journée de Jean-Pierre à l’école, pour cela il fallait que je le rejoigne à seize heures trente à Saint-Laurent, hier, dans la voiture, il me demandait si j’allais venir en train, en bus, quand, avant seize heures, après… Je ne répondais pas, j’étais sonné par la journée au boulot, je n’en pouvais plus, mauvaise humeur. Un client habitué m’avait fait un plan à la con, il me ramenait des bouquins manifestement lus, pourris, qu’il voulait se faire rembourser, je refusais de les reprendre, il avait conclu par un : je vous avais connu moins zélé, qui m’avait beaucoup contrarié. J’étais allé voir Florence dans l’après-midi, la cadre de permanence, pour lui demander de constater la situation à la librairie : je passais ma journée à l’accueil, pour aider Manu qui était seul, en plus de ranger mon rayon, et de renseigner efficacement ; Françoise bossait comme une dingue, il n’y avait personne en Vie Pratique, Karine seule en Littérature qui se plaignait de son dos, des clients dans tous les coins. Bernard tirait la gueule, il était posé sur son tabouret à moins de deux mètres de l’accueil mais ne bougeait son cul que pour nous prévenir qu’il prenait une pause. Des pauses, moi, je n’en ai pas pris hier. Je m’étais pourtant juré que. Mais, ai-je dit à Florence, je ne sais pas faire comme si de rien n’était.
Le boulot qui me bouffe à nouveau.
Les épreuves que je n’ai pas relues.
Lyon reporté, et nous avons deux jours devant nous, ensemble, samedi et dimanche, entiers. J’ai dit hier, devant Alias : j’ai hâte. Jean-Pierre a demandé de quoi, j’ai répondu presque automatiquement : d’être dans tes bras. Je ne savais pas pourquoi. Mais j’avais hâte de cela : m’endormir contre lui.

19:15.
Dans la chambre je ne respire plus. Je ne sais pas si c’est la naphtaline que Jean-Pierre a mise à haute dose, ou la poussière qui provient des travaux de la cage d’escalier, mais le fait est là : je ne parviens plus à respirer. Il faut que je me rase la moustache, j’ai la sensation qu’elle y est pour quelque chose. En ville, j’ai la sensation que c’est le gaz d’échappement. Je suis hyper-sensible aux odeurs, je cherche à attraper l’air par les naseaux, l’oxygène, je ne trouve que du dioxyde de carbone, de l’azote. Il me faut, me faudrait cette vague de froid attendue, qui glacerait l’atmosphère, congèlerait l’air respiré : chaque absorption serait une bolée de glace, comme une plongée en eaux profondes, une immersion. Je ne respire pas.
Jean-Pierre réplique : oui, mais les mites…
Oui, je le conçois.
Je ne respire pas, j’ai la sensation que j’étouffe, que je vais mourir. Auprès de lui, au bord des larmes à l’endormissement, je me demande s’il tente de m’empoisonner en douceur. Je le serre, ferme les yeux. J’ai peur de mourir d’une dernière respiration perdue, impossible. Crever de douleur pulmonaire au milieu de la nuit. Je tente quand même : inspirer, expirer.
J’essaie encore.
Inspirer.
Expirer.
C’est comme une restriction d’air, il faut économiser. Cela trouble ma vision, mes sens. Je ne suis plus dans un état physique normal. Il faudrait – quoi ?
Il ne faudrait rien.
Il faudrait changer – quelque chose.
Jean-Pierre dit : c’est nerveux, c’est le travail, ce sont tes nerfs qui lâchent, à nouveau. Il n’a peut-être pas tort.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 2 octobre 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le lundi 18 novembre 2013