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Laurent Herrou | 15 septembre 2003

Stéphane était au café ce matin – du moins est-il arrivé le premier, avant son père et son frère, et après que Jean-Pierre est parti pour l’école, tôt, huit heures moins le quart, son jour d’ouverture du portail. Stéphane, barbe d’une semaine, plutôt sexy alors qu’il plantait ses yeux marrons dans les miens, me serrait la main, s’éloignait puis revenait vers moi saisir le Nice-Matin sur la table voisine, en profitait pour poser des questions, question sur question, ne me laissant pas le temps de peaufiner mes réponses, lui arrachant un sourire assez magnifique, par exemple lorsque je lui avouais que j’avais passé le dimanche sous la couette – sage, en somme, concluait-il, sans me laisser le temps de dire qu’il se passait aussi des choses sous les couettes (j’y reviendrai ensuite). Lui avait passé la journée à Ramatuelle, pour prolonger les vacances, disait-il, je plaçais que la semaine promettait d’être belle, ce sur quoi, avec un sourire déçu, Stéphane déplorait le travail qui l’attendait – sans que j’aie le temps de lui demander, enfin, ce qu’il faisait exactement. Sourires, regards, puis le frère arrive, et le père, et nous retournons chacun dans notre monde respectif, sa famille et mon livre (Olivier Rohé, Défaut d’origine).
Je crois que je n’ai rien à me reprocher.
Jean-Pierre m’a fait jouir hier après-midi, sur la couette, je lisais le Beigbeder, je prenais des poses, je lui suggérais de glisser un doigt dans mon anus, de me lubrifier généreusement, puis de venir me forer, disais-je, qu’alors j’abandonnerais mon livre pour m’adonner à son amour – ou à son sexe. Il souriait, caressait ma queue qui bandait à travers mon short court, puis de fil en aiguille, m’a déshabillé, sucé, a planté sa queue au fond de ma gorge, m’a pilonné (je l’y encourageais, mains sur ses fesses à lui donner un rythme régulier), a fondu dans mon gosier, goût acre et délicieux du sperme, puis je ne me souviens plus si c’est lui ou ma propre main qui m’a fait jouir – la sienne probablement. Une fois terminé, je me suis essuyé dans une petite serviette blanche que j’ai conservée, suspendue à la poignée de la porte (elle me servira plus tard), et j’ai repris ma lecture.
Je n’ai rien à me reprocher. Mes fantasmes découlent de la façon dont Jean-Pierre ne s’investit pas, sexuellement. Je crois simplement que sa sexualité n’a pas les mêmes règles que la mienne. Ni les mêmes besoins. J’ai souvent l’impression de ne pas lui donner la chance de m’explorer, de ne pas le pousser à le faire – mais je ne suis pas honnête avec moi-même. Dans mon jeu de protection de Jean-Pierre (et d’autodénigrement perpétuel), je me refuse le bénéfice du doute : je suis coupable. Je me masturbe, j’ai des fantasmes, donc je suis coupable. Hier j’ai offert à Jean-Pierre un modus operandi qu’il n’a pas voulu saisir. Ce matin je vais jouir en imaginant qu’un homme (nu face à son écran, là-bas en Amérique, m’envoyant ses photographies X) me défonce le cul. Ce matin j’ai regardé Stéphane dans les yeux, me demandant comment faire passer autre chose que mes réponses aseptisées. Ce soir je regarderai Pascal dans les yeux, et je tenterai de glisser une allusion, jusqu’à ce que ses mains s’oublient autour de moi, ou que les miennes le frôlent au hasard, le provoquent, l’encouragent.
Dans un rêve cette nuit je couchais avec un vieil homme qui partageait le même appartement que nous : Jean-Pierre était absent, et je ne révélais pas à l’homme qu’il était mon amant. Puis j’entendais la porte d’entrée, et je ne paniquais pas tout de suite, mais cela me prenait lorsque je réalisais que Jean-Pierre est un garçon (un homme !) curieux, et que je voyais apparaître sa chevelure discrètement à l’entrée de la chambre que j’occupais avec l’homme, qui était presque nu, et moi assis sur son lit, habillé : je me jetais sous le lit, comprenant qu’il était trop tard, qu’il n’y avait pas de moyen d’y échapper, que j’allais faire souffrir Jean-Pierre.
Lundi.
Matin.
Journée off, je reprends demain par l’installation d’une zone de rentrée universitaire à l’entrée du magasin : la marchandise est disséminée, entre les stocks, le rayon et des réserves de fortune que les uns et les autres ont aménagées en dépit du bon sens, il va falloir faire avec les moyens du bord (le gars qui s’occupe du classement au stock sera sans doute à son tour arrêté, il souffre de problèmes de vertèbres – son travail est compromis). J’ai de mon côté rendez-vous mercredi matin avec la médecine du travail pour un bilan suite à mon arrêt, la secrétaire de la librairie m’a prévenu qu’il fallait que j’apporte mon dossier médical, elle précisait : et tes radios… C’est l’hôpital qui a gardé mes radios, je ne ferai aucun effort pour les récupérer – que la médecine du travail se mette en rapport avec l’hôpital, je suppose que c’est aussi son rôle. J’ai repris le travail, et Pascal pense que le bras va se rétablir intégralement, il est très optimiste quant à ma convalescence.
Pascal ne me séduit pas, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas : vendredi soir, j’attendais dans la salle d’attente, on allait passer au tutoiement, ce n’était pas encore fait, il a fait un clin d’œil dans ma direction, avec un petit mouvement de langue entre ses lèvres, étrange, qui ressemblait à la moue gourmande que je décris des hommes dans leur voiture, dans Femme qui marche, mais qui devait, dans sa tête, ressembler à autre chose – à mois que… Il va sans dire que j’ai souri, et bandé dans mes jeans refermés autour de mon entrejambe.
8:40.

10:15.
Didn’t go well – and boy, am I fed up ! Came out of frustration and anger, wasn’t a good shot. Should quit that…
Je sais que c’est impossible.
Should quit that, though… Time is money : jamais ça n’a été plus vrai !
Lundi matin, la journée encore devant moi, pour relire la page, corriger, travailler autre chose, retourner lire dans un café, trouver des choses à faire. Jean-Pierre ne rentre pas avant huit heures (moi non plus d’ailleurs : kiné à 19) et je ne sais pas vivre seul.
Je n’ai pas dit que j’avais rejoint le poste fixe : le journal, le rythme du journal est meilleur.

Presque midi.
Il n’y a pas de courrier, rien dans les boîtes e-mail. J’ai failli (eu l’idée de) définitivement détruire les comptes cul, m’en débarrasser une fois pour toutes : il n’y a pas d’autres moyens pour arrêter. Au lieu de cela, de retour de la Brasserie Provençale où j’ai avancé le Rohé, je me suis reconnecté : j’avais ouvert au hasard la photo d’un gars, et l’image m’excitait, je trouvais con quand même de supprimer toutes ces photos. Je me suis reconnecté, j’ai pété les plombs dans une chat room, parce que personne ne répondait à mes questions. C’est venu alors : « Patience ! », « You better send him your pic, Tim ! » et « What’s wrong ? » Je leur ai répondu de garder leur corps, j’ai déconnecté. Je n’en peux plus, entre inaction, inactivité et désespoir lâche. J’ai rappelé Balland, eu la même fille, qui a fait des recherches pour me dire finalement qu’elle n’avait pas eu de retour, qu’elle allait se renseigner à nouveau ; elle a repris mon numéro de portable, les gens savent désarçonner leurs interlocuteurs téléphoniques – un bon accueil en somme. Je vais attendre que ça sonne, j’avais prévu de leur demander où était le problème : ils gagnent de l’argent, même minime, en vendant mes bouquins, pourquoi est-ce que je ne reçois pas ma part en temps voulu ? C’est quand même moi qui l’ai écrit ce bouquin qui vous rapporte du fric ? leur disais-je dans ma rixe imaginaire. Il n’y a pas de courrier, si ce n’est un magazine pour Bruno et une lettre de la Fnac pour Jean-Pierre. Harcèlement.
Je râle, c’est lundi, une journée inutile de plus, je râle de ce que je fais de ma vie, je crois que je la déteste de plus en plus.

Faut-il que j’aie envie de faire quelque chose ?
J’ai rangé la maison, nettoyé, je ne me suis pas attaqué à la chambre, à cause de la poussière – je ne veux pas recommencer une crise d’allergie. Je pourrais disparaître sous la douche pendant la prochaine demi-heure. J’ai envoyé un e-mail à Cécile pour la Nuit Blanche, un à Florence pour The powerbook de Winterson, un à Jean-Pierre qui m’a répondu par télémessage.
13:43 sur l’ordinateur, 13:50 sur le radioréveil.
J’ai faim, peut-être… ?

J’ai joui une seconde fois, 15:50.
J’ai joui dents serrées, la frustration à son comble, je me suis demandé à haute voix : bon, qu’est-ce que tu veux ?
Je n’ai pas mangé. Bruno est passé vers deux heures chercher son courrier, on a bu un café ensemble. Ensuite : reconnexion et jouissance. Puis la douche, une vingtaine de minutes. Je suis trempé, je me sens mieux, mouillé. Mieux que quoi ?
Le vent en rafales sur les portes fenêtres, claquements, tremblements. Il faudrait que je descende en ville, que j’aille payer Catherine par exemple. Je n’ai pas envie de descendre en ville, ce ne serait qu’une punition pour être resté à la maison à ne rien faire. Mais je n’ai pas à me punir : il faut que je m’accepte. Mais je ne le fais pas. Douleurs dans le dos, tension des muscles autour des vertèbres, les mâchoires aussi, le cou serré. Demander à Pascal de me masser, mais lui demander de le faire, ne lui demander que cela : fais-moi du bien. Aide-moi à me détendre. Vraiment.
Travaux dans la cage d’escalier, le gars devant la porte à nouveau. J’ai toujours le sentiment qu’il va faire irruption dans l’appartement, mais cela n’a rien d’un fantasme. Juste un emmerdement de plus. Cet après-midi, ils y allaient à la perceuse sur l’immeuble d’en face. Je n’en peux plus de ne plus en pouvoir. Je suis une nullité qui reste à se bidouiller la nouille face à son écran d’ordinateur, et qui se plaint en plus de cela. Peut-être que des milliers de gens ne rêvent que de cela : avoir trois heures à perdre devant leur écran et leur webcam.
Moi je vous dis : profitez de votre action.
Moi je me dis : mais ferme-la donc, ta grande gueule ! Et ta main, tes mains, tes doigts sur le clavier : ampute-les. Coupe-toi les mains. Vas-y franco, épargne-nous la suite. Allez, Laurent, du courage, que diable !
Que laisses-tu ?
Bon dieu : mais que laisses-tu là ?!

16:00.
La journée, martelée à coups de chiffres et de petits points. Ma journée. Mon jour de repos. Mon repos hebdomadaire, mérité. Mon day off. Ma journée de solitude et de travail. Journée. Journal. Diary. Ma pauvre journée. Ma journée riche. Une journée de plus. Une journée, un lundi. Jour. Un jour. Un jour de plus. Premier jour de la semaine. Mon lundi off.
Lundi.
Lundi 15 septembre. 16, peut-être, je me perds dans les dates. Non : 15.
Mardi 16.
Mercredi 17.
Frédéric Beigbeder ne m’arrive pas à la cheville cette phrase me fait plus de bien que mes masturbations successives.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 15 septembre 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mardi 5 novembre 2013