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Laurent Herrou | 14 septembre 2003

Adossé aux oreillers, sur le lit de la chambre. L’ordinateur entre mes jambes, position confortable. J’ai imaginé plus tôt, aux toilettes, que Pascal me baisait – ou que je baisais Pascal. J’ai imaginé me déshabiller, qu’il me trouve nu dans l’une de ses salles de consultation. J’ai imaginé lui demander s’il avait déjà essayé de se branler avec sa crème de massage : cela débouchait sur une autre question, veux-tu que j’essaye ? Et : tu veux regarder ? J’ai imaginé des cas de figure différents, je me suis mis à bander, assis sur la lunette des chiottes. Je me demandais si Pascal avait une grosse queue (gros doigts, sa corpulence, je me disais : évidemment), j’ai baissé les yeux sur la mienne, le gland enflé sous le prépuce, je me suis dit que j’avais moi-même une belle queue. Ça m’a conduit à baiser Pascal, lui proposer de monter sur sa table et m’enfoncer en lui. J’ai pensé aux préservatifs, au gel, tout cela m’a paru très compliqué une fois encore. J’ai imaginé la phrase aussi, à l’intérieur du journal. « Je baise avec mon kiné. » J’ai imaginé le jour où j’écrirais cette phrase-là. Hier soir, j’ai dit à Jean-Pierre que j’avais demandé au kiné s’il faisait des massages traditionnels, à quoi il avait répondu oui. J’ai dit que je lui avais parlé de mon dos, de mes tensions au travail – je n’ai pas raconté à Jean-Pierre que j’avais abordé aussi l’écriture, les heures passées à la maison face à l’écran. Pascal a demandé : mais ils parlent de quoi, tes livres ? Je ne sais pas dire homosexualité facilement. J’ai peur de me fermer une porte. Jean-Pierre a remis sur le tapis les séances de kiné qui lui avaient été prescrites (par qui ?), il a dit : et bien, voilà où je pourrais me faire masser… J’ai répondu emballé que c’était une bonne idée. Sauf si je baise avec mon kiné. Là, ça deviendra une mauvaise idée. Une idée, une idée de plus, et mon imagination qui travaille.
C’est dimanche, on est à la maison.
Il a plu cette nuit, avec des rafales d’un vent violent qui s’est levé à nouveau tandis que nous prenions le café à la terrasse du Nord-Sud, arrachant les parasols et les toiles des tentes. Le ciel est bleu profond, et le vent trimballe un cortège de nuages pommelés, blancs et gris, bretons. Il pleuvra peut-être, à nouveau, en fin d’après-midi, sur la fin du Triathlon. Je veux passer la journée sur le lit, à regarder par le vasistas le ciel se couvrir, et changer de couleur.
L’iMac, délaissé, a refusé de s’allumer à deux reprises, figeant l’écran, la flèche de la souris immobile. La troisième occurrence a été la bonne, j’avais allumé les périphériques qui semblaient plomber l’allumage. Je n’écris plus le journal sur l’iMac, mais sur l’iBook, il y a jalousie informatique. L’iMac ne me sert plus que pour internet : il n’y avait pas de courrier pour moi, rien pour Jean-Pierre non plus. Une dizaine de publicités pour du Viagra, pour des produits pharmaceutiques, pour des sites pornos, pour se gonfler la queue, pour maigrir. Parfois je me demande si ces courriers poubelle ne viennent pas se superposer aux autres, et masquer le courrier réel. Si je ne perds pas des e-mails capitaux avec cette avalanche de pubs sur ma boîte électronique. Je sais qu’il n’en est rien – mais la pensée, inquiétante, me rassure lorsqu’il n’y a rien à mon intention véritable. Je me dis qu’il y a complot, c’est plus intéressant.
L’horoscope disait pourtant qu’il y avait des délais à respecter, que l’on me le rappelait – je pensais aux épreuves, H&O. Les épreuves que je n’ai pas reçues, que Henri ne m’a pas encore envoyées, je suppose. Je voulais appeler Henri, je réalise que nous échangeons hebdomadairement par e-mail, mais qu’il me manque une voix. Un contact. Je voulais appeler Henri, lui demander si j’avais le droit, en tant qu’auteur de ses éditions, de lui confier mes états d’âme. J’avais peur de l’emmerder, en même temps : j’avais peur de passer à côté de quelque chose, une relation plus forte, en ne lui donnant pas cette chance, de savoir qui j’étais. Henri a lu Laura – il sait mes peurs. Pourtant chaque e-mail entre nous est efficace et coulant. Je suis un auteur-modèle : je rends les travaux à l’heure, je réponds aux e-mails, aux coups de fil, je fournis les demandes, les anticipe parfois. Je suis un emmerdeur en quelque sorte.
Jean-Pierre dit que je les harcèle.
La raison pour laquelle je n’appelle pas Henri, sans doute : la peur de le harceler vraiment.
Femme qui marche est annoncé sur le site de la Fnac comme à paraître le 15 novembre. Il y a une date à présent. Une date à donner, à dire. Une date vers laquelle me projeter. Une échéance. Le livre en mains avant cette date-là. Donc : les épreuves, bien avant. C’est-à-dire maintenant. Cette semaine. La suivante au plus tard. Septembre.
Je ne veux pas parler de la Fnac et du travail. Comme je ne veux pas parler d’Ardisson, de Frédéric Beigbeder, de Windows on the World. Je ne veux pas parler des déceptions qui me conduisent à mépriser peu à peu le monde qui m’entoure – et dont je fais partie (ou voudrais faire partie davantage). J’ai dit à Jean-Pierre que c’était amusant de penser qu’il y avait eu une époque, proche, où le monde de la télévision était fascinant, où les animateurs étaient des gens que l’on souhaitait côtoyer. Je ne veux pas en parler pour cette raison-là, que je ne trouve pas les mots adéquats, je me noie dans des explications de merde. J’ai dit qu’aujourd’hui, mystérieusement, ce monde-là était méprisable et me donnait la gerbe. Que d’une certaine façon, c’était trop tard, c’était un monde perdu. Je ne veux pas faire la promotion de mes livres chez Ardisson, jamais. Je ne veux pas penser à cela, je ne veux pas en parler, troisième fois que je le dis. Je ne veux pas croire que c’est l’inverse que je voudrais : faire ma promotion chez Ardisson, et amuser la France.
Je ne veux pas de cette France-là.
Je ne veux pas de vous.
Il y aura un prix Goncourt cette année encore, le centième paraît-il. Frédéric Beigbeder est sur la liste des nominés. Le monde littéraire se casse la gueule. Je viens trop tard, encore une fois.
Je.
Je.
Moi.
Moi, je.
Moi je.
Je sais.
Je sais…
Je fatigue. Je suis fatigué. Allergie qui se déclenche, en reniflements incessants. Jean-Pierre passe et repasse, à la recherche de CD vierges, de DVD vierges, de branchements, de son portable, il demande : tu fais une allergie, puce ?
Je fais une allergie, puce.
Je fais une allergie au monde qui m’entoure.
Je ne meurs pas, je ne sais pas mourir. Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas vivre dans ça, non plus. Pourtant c’est ce que j’attends : la parution, et la médiatisation. C’est sans doute pour cela que j’ai envie de vomir en permanence. Parce que je ne me comprends pas.

J’ai terminé le Beigbeder, on peut même dire que je n’ai fait que ça de ma journée : terminer le Beigbeder. Que j’avais commencé hier, mais il fallait que je le termine, que ce soit derrière moi. Ce livre-là. J’avais marqué des pages, pour retranscrire les phrases qui me choquaient, celles en rapport avec l’écriture, les phrases nulles. Parce qu’avec l’histoire, je disais à Jean-Pierre que j’étais d’accord avec le postulat, séduisant, de se projeter dans l’espace entre l’avion encastré et le sommet du World Trade Center, de chercher à imaginer ce qui se passait dans la tête des gens, dans leur corps. Ce que nous avions tous fait, individuellement, face à l’écran de la télévision : envisager l’horreur. Ce que je fais, à chaque fois que je monte dans un avion : envisager l’horreur du crash. Alors Beigbeder, je ne tire pas à bout portant dessus, sur l’idée, sur le livre, mais l’écriture et la vision de l’écrivain, et la projection insoutenable de soi-même dans cette écriture-là, c’est cela qui est indécent, inacceptable. Nelly Kapriélan écrit quelque chose de cet ordre-là dans les Inrocks : ce n’est pas tant le livre qui est insupportable, c’est son auteur. C’est l’auteur mis en scène, et le parallèle entre sa petite vie misérable et ce qui peut se jouer lors d’une catastrophe pareille. Frédéric Beigbeder. Je n’aimerais pas avoir à faire face à ce gars-là, je n’aimerais pas le rencontrer – j’évite le « à nouveau », souvenir de son manteau noir au cocktail de chez Balland, et moi, naïf, demandant à Dustan qui il était, le lendemain, parce que son visage me disait quelque chose mais que je ne mettais pas un nom sur le personnage.
Il y a aussi, et c’est ce qui me révolte je crois le plus, la pensée la plus décourageante, que par certains aspects Frédéric Beigbeder me fait penser à moi – et j’ai peur de la pensée suivante : que l’écriture de Beigbeder, sa prétention, me fasse penser à la mienne. Jean-Pierre a demandé à plusieurs reprises pourquoi je continuais le livre (exclamations un chapitre sur deux environ), mais je ne pouvais pas m’arrêter, je ne devais pas m’arrêter. Il fallait que ce livre soit derrière moi, enterré. Il fallait que je finisse Windows on the World, qu’il repose – que ce soit en paix ou non, c’est une autre histoire.
Je peux m’attaquer à la littérature à présent. C’est-à-dire : lire des livres.
Je ne connais pas la liste des nominés aux prix Goncourt et Renaudot, je ne sais que cette chose, pathétique, que le Beigbeder est sur les deux listes. Je voudrais pouvoir passer à autre chose, écrire sur autre chose. Cela viendra. Comme l’écrit Beigbeder, presque la dernière phrase, jeu de mot trop monstrueux pour être honnête, presqu’à croire qu’il ne l’a pas fait exprès, ou pas vu : « Mon tour viendra. »
Je regrette de citer une seule phrase de ce livre.
Ou : je regrette de citer celle-là.
Encore : je regrette que ce livre-là ne soit pas autre chose que ce livre-là. Qui veut dire : je regrette que certaines pages de ce livre-là ne se trouvent pas dans un autre livre, qui serait autre chose que ce livre-là. En quelque sorte, ce pourrait vouloir dire qu’il y a de bonnes choses dans ce livre-là – mais c’est une phrase que je ne veux pas écrire.
Je voudrais que ce livre, au fond, n’existe pas. Non pas parce qu’il me dérange, mais bien au contraire : parce qu’il ne me dérange pas.
23:00.
Cinq heures de connexion sur internet pour mettre à jour les programmes du portable de Jean-Pierre, et nous craquons, nous redémarrons l’ordinateur, et tout cela, cette longue connexion pour rien, inutile. Nous recommençons, décidons de ne mettre à jour qu’un seul programme (iMovie), et la connexion se prolonge, et nous regardons, muets l’un et l’autre, le temps défiler minute après minute sur l’écran du portable.
Au plafond, une mouche se cogne aux murs, éperdue de lumière, avec un bruit sec. La même qui déjà dans le salon interrompait notre visionnage des épisodes d’Urgences. Je lève la tête, la cherche sans succès. Devant la télé, j’ai saisi une chemise, avec laquelle j’ai tenté de la viser, de l’abattre – j’ai échoué, semble-t-il. Jean-Pierre riait, me considérait avec désespoir : tu es dingue.
Je suis dingue, et les mots qui viennent s’ajouter à mon commentaire du livre lu cet après-midi ne parviennent pas à accomplir leur dessein : m’en détourner. Je suis dingue, et il est onze heures du soir, et internet est de nouveau connecté, et nous irons dormir une fois iMovie mis à jour, ce qui peut prendre encore du temps.
Puis ce sera lundi, et une nouvelle page de journal.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 14 septembre 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le lundi 4 novembre 2013