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Laurent Herrou | 8 septembre 2003

Jean-Pierre a dit qu’il rentrerait tard, pas avant sept heures ; ensuite nous filons directement chez Françoise pour son anniversaire – nous sommes la surprise, la cerise sur la gâteau. Jean-Pierre a une réunion à l’école, ou à la mairie de Saint-Laurent, il reviendra ensuite, nous enchaînerons avec l’anniversaire de Françoise. Il sera fatigué. Moi je ruisselle déjà. Un truc dans la tête. Position sur le siège, ma nudité. Un fond de culpabilité que je jugule. J’essaie en tout cas.
10:30.
J’ai joui, ça m’a pris deux heures, j’ai eu plein de succès avec les photos torrides que j’ai prises ce matin. Je n’ai pas hésité, je me suis tenu debout, la caméra posée sur le sol, tendue vers moi comme je me tendais vers elle. La contre-plongée est un effet magnifique quand même : relief des muscles, abdos, pectoraux, taille du sexe, les cuisses interminables, et le visage, loin là-haut. Discernable mais pas reconnaissable. Je me suis demandé s’il fallait que j’arrête, à cause de la parution et du fait qu’avec les cheveux longs, je suis quand même très, très reconnaissable sur les photos justement. Je m’en fous. Je crois que je m’en fous. Je crois que s’il y avait interview, photos, si la question venait à se poser sur internet, et les webcams, je serais franc. Je crois. Je crois que je dirais que j’envoie ma photo sur le net, que j’aime me branler. Je l’ai écrit dans Laura, je l’écris ici, dans le journal. Jean-Pierre le sait, il me dit : tu fais encore des cochonneries ? Le mot nous fait rire tous les deux. Il ne me voit pas faire néanmoins, comme je ne suis pas capable de prendre des poses quand il est dans l’appartement. Me branler oui. Me connecter oui. La caméra – qui ne prend que des photos, je ne suis pas encore complètement intoxiqué, je crois qu’inconsciemment je ne fais rien pour faire marcher la caméra parce que je sais que je ne pourrais plus m’en passer ensuite – non. Ce serait comme la branle : une habitude, une nécessité.
Hier, en me couchant : je ne pensais qu’à ça. À ce matin, seul, nu.
Je suis revenu du café, seul, il fallait aller aux toilettes d’abord, puis tout de suite, immédiatement : me déshabiller. Brancher la caméra, prendre les photos. Puis internet. Plutôt du succès ce matin, de bons échanges. Il est toujours dommage que je ne plaise pas à ceux qui me plaisent, mais je récolte néanmoins une photo ou plusieurs qui me font bander. M’excitent davantage. Je ne jouis pas immédiatement, je me fais languir. Je cherche plus.
Jusqu’à épuisement, ce pourrait ne jamais s’arrêter.
Puis je décide de jouir, je m’allonge en arrière, sur le dos, sur le couvre-lit, j’affiche à l’écran les meilleures photos, et je me lance. Ça prend moins d’une minute, je suis on the verge…, dit-on en anglais. À juste titre.
J’ai joui, ça a pris deux heures. De connexion. Deux heures de connexion. Deux heures en ligne, puis je me suis reconnecté après la douche pour aller chercher le courrier sage. Un e-mail de Séverine pour me proposer un ciné, un e-mail de H&O à propos de l’arrangement que nous avons, avec Jean-Pierre, au sujet de la photo de couverture : quinze exemplaires supplémentaires gratuits du livre. Henri écrit : « le bouquin ». Ça ne me vexe pas, je trouve ça amusant dans la bouche d’un éditeur, le mot « bouquin ». Ça ne me vexe pas, ça me vexe, sinon je ne le dirais pas. Mais ce n’est pas vexant, juste un mot, encore un, à la place d’un autre. On a regardé la nouvelle émission de Ferney hier, il y avait Darrieussecq, Claudel, Jauffret. Ça s’appelle Le bateau livre, c’est un nom moche. Je trouve.
Ferney dit : votre roman. Votre livre. Dit-il : votre bouquin… ?
Est-ce important ?
Jean-Pierre va recevoir de H&O un formulaire de cession des droits sur la reproduction de sa photo, c’est une première, sa photo publiée. J’ai demandé : ça te fait quoi ? Il a répondu : rien. Il a dit quand même qu’il était heureux, de la chose avec moi, l’équipe. Lui et moi sur mon livre.
On forme une sacrée équipe tous les deux.
Hier je me suis connecté sur internet pendant qu’il travaillait sur ses films dans la cuisine, je suis allé sur le site de Patrick Fillion, il y avait les couvertures des comics à paraître en octobre chez H&O, j’ai avalé ma salive devant la taille des queues. Jean-Pierre est venu dans la chambre, il trouvait que c’était trop, quand même, cette taille-là. Il a dit : il pourrait dessiner la même chose, même excitation, mais avec une taille de queue raisonnable. J’ai répondu que ça participait au fantasme. Comme dans les films pornos, les gars qui auditionnent sont quand même mieux foutus que la normale. Non ? J’ai avalé ma salive, ça m’excitait vachement, les dessins de Patrick Fillion. C’est sans doute ce qui a déclenché le désir, ce matin. Et déjà hier soir. L’envie.
J’ai toujours envie de baiser.
Même si je ne passe pas à l’acte avec un inconnu.
J’ai toujours envie de baiser.
J’écris le journal, je travaille dans la chambre, après la branle, sans Jean-Pierre. Qui rentrera tard. Il a dit ce matin, au petit-déjeuner : on a passé un bon week-end, hein ? Il faudrait que je le rassure davantage.

Deuxième tour de poignet en ligne, l’après-midi. 17:00.
En ville j’ai acheté un seau à champagne Roederer pour Françoise, et une bouteille du même. J’ai acheté le Olivier Rohé, chez Allia, que j’ai commencé à lire dans la cage d’escalier du kiné, puisque j’étais en avance. Je suis parti de chez le kiné à trois heures, j’avais du temps devant moi avant ce soir. J’ai déjeuné avec les parents, j’ai bu du vin rouge malgré la promesse (faite à moi seul) de ne pas boire aujourd’hui – du moins pas avant ce soir. J’ai à nouveau mal à l’estomac, contrition dans la poitrine, je reprends du Lexomil le soir avant de m’endormir pour me détendre, je ne sais pas si je fais bien – en plus le Lexomil fait partie des médicaments qui ne sont plus remboursés à 100% (mais bon : je l’avais piqué à ma mère). J’ai vu Séverine, et Marie qui m’a demandé, toute excitée, si je déjeunais avec elles ; j’ai répondu non, tout excité moi aussi – elle n’a pas compris. Marie 2, celle des Beaux-Arts, m’a rattrapé dans les allées de la Fnac : elle avait vendu mon livre à un client cet été, elle était toute fière. Je lui ai dit que je lui reverserais 0,5% de mon cachet à chaque nouveau livre vendu – ça l’a fait rire. Je n’avais pas envie de déjeuner avec mes collègues, hier je disais à Jean-Pierre qui n’y comprenait plus rien que je n’avais pas envie de les voir en ce moment – la reprise proche, je suppose. Marie d’ailleurs a chuchoté : ne reviens pas… Signe qu’il valait mieux que je reste en dehors. Elle a ajouté : t’as l’air en forme, ce serait dommage de gâcher tout ça ! Je n’ai pas déjeuné avec elles, mais avec mes parents, mon père croisé au rayon DVD – tu ne travailles toujours pas ?!!! Un peu trop fort, peut-être, mais je m’en fous après tout. Séverine m’a mis en garde sur le fait que comme ce n’était pas un accident de travail, la Fnac ne prenait en charge mon salaire que deux mois, que j’arrivais sans doute bientôt à échéance, qu’après c’était la sécu qui payait, que ça prenait du temps : la sécu jusque-là est très à jour, et je crois que mon premier arrêt date du 20 juillet. J’ai donc encore deux semaines devant moi, si je veux. Ou s’il veut, le médecin. Catherine a tiré sur mon coude, puis replié, elle a dit : pousse ! Elle a demandé après : ça va ? Ça faisait mal, je fais des efforts plus grands qu’au début.
Il y a un bruit sourd, rythmique, continu, comme si l’on frappait quelque chose, une tête contre un mur.
Je suis revenu au journal parce qu’il y avait quelque chose à dire, mais je ne me souviens plus quoi. Des choses que j’ai faites en ville, il n’y a rien à retenir véritablement. J’écris le journal, je donne le quotidien, dans toute sa pauvreté parfois. Je voudrais avoir une vie extraordinaire.
Peut-être que c’est le cas, au fond.

« Olivier Rohe a trente ans. Il vit à Paris. Défaut d’origine est son premier roman. »


_résidence Laurent Herrou | Avant | 8 septembre 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mercredi 30 octobre 2013