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Laurent Herrou | 7 septembre 2003

8, lundi.
9, mardi.
Le 10 ?
Jean-Pierre n’a pas aimé L’enfant, du moins il a dit honnêtement ce qu’il en pensait, que c’était une bonne psychothérapie pour moi, bien écrite de surcroît, mais qui cela pouvait-il intéresser ? J’ai acquiescé, à la relecture je n’en étais pas content moi-même. J’ai dit : déchire ! Il a demandé : sans regret ? J’ai répondu que je n’en avais aucun : le texte était sauvegardé dans mon ordinateur, et je savais moi-même ce qu’il en était. Ça n’a pas été douloureux.
Plus douloureuse est cette impression qu’il faut que je m’en aille, que je quitte cette région. Cela se fait de plus en plus pressant, cela devient de plus en plus réel. Devant La tempête du siècle, je savais que je voulais cela : un port de pêche sous la neige. L’océan déchaîné. Des falaises peut-être. Le froid. Il faut que je quitte Nice, il faut que je parte d’ici : je ne supporte plus les gens, la ville, les lieux, le paysage. On est monté à Clans hier soir, à soixante kilomètres de Nice, dans les montagnes, j’ai commencé à respirer quand les voitures se sont faites de plus en plus rares. Pourtant j’aime la ville. J’aime les gens. J’aime l’idée de la ville, la capitale. J’aime le métro. Marina Foïs disait chez Ardisson hier soir qu’elle était une citadine, qu’elle n’aimait pas les prés, les balades en forêt, qu’elle se foutait des animaux. Je suis ainsi, moi aussi : pourtant l’attirance est là, vers ce village presque abandonné, propret, américain sans doute, cet esprit-là, des petites maisons, des gens simples, je voudrais autre chose que ce bordel français, niçois, sale, insupportable. Repartir en Bretagne ? Où ? Le Canada, Tadoussac ? Le même rêve, toujours le même rêve ? Peut-être…
La douleur est dans la place de Jean-Pierre dans cette vie-là : comment faire ? Comment partir, comment partir avec lui, comment partir sans lui ? Il le sent, il sait : il est venu dans la chambre, j’étais allongé sur le lit, en plein milieu de l’après-midi, je ne faisais rien, il a demandé ce qui n’allait pas. J’ai menti, j’ai dit : mais rien. J’ai menti, je n’ai pas vraiment menti non plus : rien ne va pas. Mais c’est là : l’envie d’ailleurs. Le froid, la vague de froid. Je ne supporte plus les tongs, les shorts, les torses nus, moches forcément, que l’on croise en ville. L’allure des gens, leur agressivité physique, passive. Leur agressivité d’être, leur façon d’être. Leurs voix. Jean-Pierre sent les choses, il a demandé ce qui n’allait pas, j’ai proposé que l’on mette des affaires dans un sac, et que l’on ne redescende pas de Clans. J’ai dit : on trouve un hôtel, n’importe où sur la route, on s’arrête. Il a dit : tu es fou. Et : pour quoi faire ?
Il a dit aussi : on avait décidé d’aller au musée demain… C’est-à-dire aujourd’hui, voir Calzolari, on y est allé, en sortant on a croisé Françoise et Jackie, qui déjeunaient au Grand Café des Arts – un nom pompeux pour un restaurant de merde. On est allé voir Calzolari, ce n’était pas bien. L’Arte Povera qui ne l’était pas, j’ai dit : c’est plutôt l’Arte Complicata ! Ça a fait rire Jean-Pierre. Comment vivre sans ça ? Comment vivre sans faire rire Jean-Pierre ? Les œuvres, la plupart en tout cas, venaient de Turin, Jean-Pierre a dit : c’est comme si je t’y emmenais…
Comme si, oui.
Turin, moi je ne voulais pas : à cause de Tonino, l’ex de Jean-Pierre ; à cause de Robert, dont le frère vivait là-bas.
Jean-Pierre a dit : Robert, pour un amant, c’est moche non ? Parce que l’on parlait des prénoms, je disais que j’aurais du mal à coucher avec un Étienne. Ou un Marcel. Jean-Pierre a dit : et Robert ? Il a prononcé à la française, je n’ai pas ramené Robert, l’Américain, sur le tapis. Mais c’est un prénom moche : Rob, Robbie, Bob ou Bobby à la rigueur. On s’en fout un peu, cela dit. Il y avait un type qui passait l’aspirateur sur sa terrasse, en short et débardeur, boucle d’oreille, cheveux courts, bronzé, musclé : je me suis retourné à plusieurs reprises, Jean-Pierre a demandé qui j’avais vu, j’ai désigné le gars sur la terrasse, il a dit : je me doutais que c’était quelque chose comme ça… On a enchaîné sur le prénom des amants possibles, c’était un peu n’importe quoi, comme discussion.
Puis : Calzolari. Françoise et Jackie. Un tour dans le Vieux-Nice. Un hamburger chez McDo, ça faisait des années, on s’est baptisé les Bové Rebelles. Retour à la maison après un café dans la zone piétonne, Jean-Pierre à la laverie, moi devant l’écran. Demain le 8. Mardi le 9.
Le 10, je reprends le travail ?
Il faut attendre la parution du livre, il faut attendre Femme qui marche, ensuite peut-être, il y aura des choses à faire, à mettre en place. Un départ, une piste. Un autre désir. Ce sera l’hiver, ce sera différent. Je rêve encore de cette vague de froid qui tuera encore plus de gens que la canicule cet été. Je rêve de morts glacés, congelés, oubliés. Je rêve de votre mort à tous, et de la mienne pourquoi pas.
Gelé.
Bleu.

M6. Jumeaux : l’expérience interdite. Jean-Pierre dit : ils sont pas mal, ces garçons. C’est vrai : Sylvain et Benoît, surfeurs. Beaux. Jusqu’à ce que. L’un est pris au piège, caméra cachée, il jette la tête en arrière et avec son accent du sud-ouest, grand sourire, une insulte : Ah…Les pédés ! Il répète, il rit, il n’a pas de raison de ne pas répéter puisque personne ne trouve rien à redire au mot (…) lancé. Les filles rient, la production aussi. M6. J’aimerais qu’il y ait un mot, que l’on puisse utiliser à notre tour, pour vous faire comprendre ce que vous faites. J’aimerais qu’il y ait un mot qui vous définisse et que l’on puisse utiliser, à notre tour, contre vous, mais sans y penser, n’est-ce pas ? Genre : mais non, ce n’est pas ce que je voulais dire… Lors d’un repas, il y a eu ce mot malheureux dans la bouche d’un type, je ne le connaissais pas, je repense à lui parce que je l’ai rencontré chez le kiné, récemment. Je me suis demandé qui c’était, ce visage, et puis c’est revenu. On dînait, il a jeté à propos de quelqu’un : cet enculé ! Il parlait d’un sale con. Je me suis penché, je lui ai demandé de répéter, il a dit : ce n’est qu’un mot… Je lui ai demandé ce que ça lui ferait si je traitais quelqu’un de sale con beauf, mais non, non, qu’il ne le prenne pas mal, ce n’était qu’un mot… Il y a eu des rires autour de la table, les gens avec moi, les filles surtout, et un gars que j’apprécie. Céline et Olivier, gorges déployées. Céline a applaudi, un geste qui m’a rapproché d’elle, immédiatement. Je me suis dit qu’il y avait là, chez cette fille-là, une confiance. Possible. Le gars bafouillait, il a plongé la tête dans son assiette, il n’a plus rien dit. Sylvain et Benoît, les jumeaux de M6, tout le monde va les trouver beaux. Peut-être même qu’ils vont faire un disque, un jour. Comme Jean-Pascal – vous vous souvenez ?
Aimons-les.
Aimez-nous.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 7 septembre 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mardi 29 octobre 2013