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Laurent Herrou | Avant | 30 août 2003

À David Calvo :
« C’est parfois une affaire de rencontre, l’écriture. Je dis : l’écriture, je pourrais parler de ma lecture de Délius. Mais je pourrais mentionner votre écriture de Délius, également. C’est une affaire de rencontre : Kate Bush et vous, Kate Bush et moi, puis moi et vous. Chronologiquement, inversez les Kate Bush : je suis plus âgé que vous, mais à peine. 1967. C’est une affaire de sensibilité peut-être, ou de hasard. Vos derniers mots : “In B, Fenby”, qui me hantent depuis l’album de Kate Bush. Les percussions qui s’enchaînent avec le verre brisé de Babooshka. Je me demande : combien de vos lecteurs ont-ils cette sensibilité à la musique à laquelle vous faites référence ? C’est une question. Combien d’entre eux écoutaient-ils Kate Bush ?
Je termine la lecture de Délius en une chaude après-midi d’été, fin août. C’est une évidence pour moi que de vous envoyer ces mots. Une affaire de rencontre. »

Retrouver dans les pages précédentes les premiers mots écrits à Calvo. Faire un pack. Un packaging. « Extrait du Journal de Laurent Herrou ». Bien sûr. Deux extraits, initial et final. Un samedi après-midi. Le soleil est plus brûlant que jamais, mais un vent violent secoue les palmes et intensifie le bleu du ciel. Je voudrais, à mon tour, écrire. Je voudrais qu’il puisse y avoir en moi, quelque part, une intensité identique. Une tempête levée, qui éclairerait mon horizon. J’ai eu une bouffée de confiance plus tôt à propos de H&O et de leur silence. Je suis l’auteur. J’ai eu une bouffée de confiance, en réfléchissant aux choses qui se faisaient. Un prochain livre publié. Et l’attente naturelle que l’on se penche sur lui. Il y a entretemps d’autres auteurs sur lesquels Henri et Olivier se penchent. Qui attendent les mêmes choses que moi, avec sans doute les mêmes espoirs. C’est de cela que nous avons conversé, Michel et moi, à Paris : de cette frustration de reconnaissance dont même les grands ne se débarrassaient pas. Il mentionnait Emmanuel Adely avec lequel il avait déjeuné, il y avait chez l’auteur, malgré ses publications et son succès relatif, le même dégoût. La même attente. Nous sommes tous le même auteur, en espoir de reconnaissance. Que faut-il en penser sur son unicité ? Michel écrit qu’il a déjà deux belles critiques dans deux magazines, à deux mois de la parution de sa biographie sur Amélie Nothomb ; qu’Amélie quant à elle désavoue le livre qu’il a écrit sur elle, non pas tant sur le résultat qu’elle a entre les mains, mais sur l’idée initiale, qu’elle n’a pas pu refuser faute de recours juridique. Michel dit qu’il a envie de pleurer. Et qu’il est heureux, malgré tout, que lui et moi faisions paraître un livre à peu près à la même époque – il ajoute : « moi d’abord cette fois ». Je voudrais. J’ai hâte. J’ai eu une bouffée de confiance et je m’accroche à elle. Il y avait un e-mail de Sophie, avec de nouveaux mots, magiques. Je pourrais être un médiateur, mettre les gens en relation. Entre Kate Bush, Calvo, Moleta et moi-même, un lien. Un lien que je suis seul à voir pour le moment – faudra-t-il des siècles pour que d’autres fassent le rapprochement entre nous ? Faut-il que mon égo soit démesuré pour que je souhaite que des gens, après moi, se penchent sur mon existence, et ses concordances ?
Je suis l’auteur.
Bouffée de confiance qui perdure. Sourire.

Drôle de moment : je me suis connecté sur le site de BookCrossing, un site envoyé par Steve à propos de bouquins lâchés dans la nature (left in the wild). On identifie le livre qui reçoit un numéro (BCID, BookCrossing I.D.), on note le numéro du livre dans le bouquin avec une petite note explicative pour que quiconque le retrouverait puisse suivre sa trace sur le site, et donc, bien évidemment, on abandonne le livre quelque part. On est parti en ville avec le David Calvo, que j’avais d’abord référencé sur BookCrossing ; dans ce qu’ils appellent la Review, c’est-à-dire où l’on peut faire des critiques, j’ai copié les mots écrits plus tôt à l’attention de Calvo. Je sais que c’est un peu loin de ce qui est demandé, je ne peux pas me résoudre à faire les choses comme tout le monde. J’ai abandonné Délius, une chanson d’été à l’Office du Tourisme de la gare. Dans les rayonnages où l’on trouve les brochures : j’avais l’impression de faire quelque chose de mal, j’avais peur que les filles de l’accueil me courent après, me rattrapent, me rendent le bouquin. Me grondent. On a pris de la distance, je me suis senti plus léger. En revenant à la maison, j’ai enrichi la fiche du bouquin en précisant où j’avais abandonné le livre ; puis j’ai cherché les livres abandonnés sur Nice : il y en avait 262 en France, et 3 à Nice (dont celui laissé par moi). Un dans un bus, l’autre, la personne ne précisait pas. Je me suis dit que je noterais dans le journal chaque livre abandonné, en donnant son titre et son BCID. Ce par quoi va se terminer la page du jour.
Je ne sais pas si j’enverrai à Calvo les mots écrits pour lui : ils ont trouvé une autre utilité. Un autre emploi.

Délius, une chanson d’été, David Calvo.
BCID : 031-941742


_résidence Laurent Herrou | Avant | 30 août 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le dimanche 20 octobre 2013