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métropisme 11


 
 
 
 
un matin elle n’a pas reconnu son lit,
ni les meubles ni les murs.
rien n’était à sa place, rien ne lui appartenait :
la couette était trop grande, trop chaude, trop bleue ;
objets, livres, affiches, peintures, lucarne... lui étaient étrangers.

elle a gratté un peu le plancher avant de se retrouver à un carrefour,
sur un boulevard, son boulevard,
mais deux cents mètres plus bas de chez elle, pas plus.

elle dit qu’elle a pris la ligne 9, la ligne 2,
elle dit qu’elle s’est perdue,
qu’elle a cherché à travers les barrières le sens –
à l’endroit à l’envers –
et qu’elle a retrouvé son chemin en suivant les feux rouges,
leurs grésillements.

elle est repassée devant cette maison où elle s’était réveillée,
maison qui fait l’angle,
poste d’observation avec petite lucarne qui étrique le monde ou le rend plus net
(elle hésitait).
elle n’a pas poussé la porte, trop de bruit en elle.
elle est rentrée chez elle, dans sa maison.

le lendemain elle s’est à nouveau réveillée dans ce pigeonnier, ce phare, cette cabane de chasseurs.

et depuis
toutes les nuits
c’est comme ça.

elle vole d’un lieu à l’autre –
en somnambule.
c’est ce qu’elle se dit pour se rassurer
(la peur d’imaginer quelqu’un venir la chercher dans son sommeil).

— je ne supporterais pas de me faire transporter.
je ne suis pas un tapis volant,
ce serait simple pour moi pourtant :
rien de plus facile que de s’allonger, de s’amincir, de s’envoler.
mais pas la nuit, pas quand je dors,
pas quand les feux sont clignotants,
pas quand les camions me donnent moins la migraine.
pas là.

elle dit aussi qu’elle n’a pas toujours eu deux maisons,
que dans le métro on ne la croise jamais : on la devine
ou bien on lui écrit.
 

lignes 5 et 9, entre Gare du Nord et Croix de Chavaux

 
 

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le jeudi 10 mai 2012