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Laurent Herrou | Avant | 20 août 2003

On a passé la journée d’hier sur l’île de Houat – dit-on l’île d’Houat ? On est parti en fin de matinée vers Quiberon, une heure et demie de route, puis trois quarts d’heure de bateau en destination de l’île ; là-bas, on est allé à la plage, on est resté une heure, deux, puis un petit café, et le bateau à nouveau vers Quiberon. On a quitté Quiberon à huit heures du soir, on est arrivé ici vers dix heures moins le quart, sardines grillées et au lit. Cécile a demandé ce que l’on en pensait, j’ai dit que c’était comme aller à la plage à Mousterlin, c’est-à-dire à côté, mais en mettant deux heures de trajet aller, et la même chose au retour. Bien entendu ça a fait rire tout le monde, même Cécile, même si elle a repris ma phrase ensuite, pour dire que j’avais fait une remarque cynique. Ce n’était pas cynique, ce n’était pas une critique.
La veille, j’avais décidé de ne pas venir. La veille, en me mettant au lit, je m’étais dit que si l’idée d’aller à Houat se concrétisait, je resterais là. J’y avais pensé le soir, en m’endormant, puis plus tard, dans la nuit. Je bandais. Je m’étais collé au dos de Jean-Pierre, pour qu’il sente que j’avais une érection, j’avais commencé à le caresser, il avait eu peur, il avait demandé ce qui m’arrivait. M’avait repoussé. Je m’étais retourné, j’avais lentement débandé. Je me disais qu’ils partiraient tous à Houat, et que je resterais à la ferme. Que j’irais à la plage seul, je pensais : Kerler. Je m’étais imaginé me déshabiller, nu, seul, puis j’avais pensé à un premier gars, qui venait me faire la conversation. À genoux au niveau de mon visage, sa queue et ses couilles à portée. Je me mettais sur le côté, je touchais ma queue, me faisais durcir, à l’abri des regards des autres. Lui, ou un autre gars, il pouvait y en avoir toute une ribambelle qui feraient la queue, justement, devant ma serviette. Je n’avais pas poursuivi le fantasme, pas vraiment. Je ne voulais pas désirer trop, avoir trop envie. Je me disais que je n’irais pas à Houat, que j’irais seul à Kerler, je me disais aussi que je ne voulais pas faire cela : dire à Jean-Pierre que je ne viendrais pas avec lui. Qu’il pouvait y aller, puisque lui en avait envie.
Je n’ai pas regretté, non.
Parce que Jean-Pierre trouvait lui aussi que ça faisait une longue balade en bagnole pour au fond pas grand-chose. Même si la traversée en bateau était magnifique, que nous nous disions alors : on a bien fait, quand même, hein ? Même si l’eau à Houat était très agréable, et le sable plus fin qu’ailleurs. Marianne et Xavier que l’on avait retrouvés sur l’île nous avaient prévenus contre les vives, il paraissait qu’il y en avait beaucoup, il fallait faire attention où l’on mettait les pieds. D’abord on ressent une piqûre, on a la sensation de s’être coupé ; et puis le venin fait son chemin, et ce sont des décharges électriques que l’on reçoit, jusqu’à ce que le membre atteint (la jambe habituellement) se paralyse. Cela peut durer jusqu’à quarante-huit heures, suivant l’individu. Il fallait, en cas de piqûre, utiliser un aspi-venin ; ou brûler la piqûre avec une cigarette, en promenant le bout incandescent autour, simplement, sans la toucher ; en dernier lieu, pisser sur la piqûre – fallait-il encore trouver quelqu’un qui avait envie de pisser ? Imaginer demander au plus beau mec de la plage de me pisser dessus, juste imaginer cela : allez, fais un effort. C’est vital, tu ne vois pas ? Et : Hmmm… Bel engin !
Je bande ?
Non.
Je banderais si… Mais je n’ai pas envie de bander.
Jean-Pierre m’a caressé à travers le caleçon avant le départ à Houat, on ne savait pas encore si l’on partait, je venais de m’habiller, il a touché ma queue, c’était le lendemain, après la nuit où je m’étais collé contre lui, il demandait : mais qu’est-ce qui t’a pris, cette nuit ? Il m’a dit de venir le rejoindre sur la mezzanine, j’ai gardé mes tennis. J’ai tendu ma queue, veinée, dure, il m’a sucé comme un dingue. Allongé sur le lit, je me tenais debout au-dessus de son visage. Il suçait, effleurait le cul, j’ai dit : imagine qu’il y ait la queue d’un gars prête à entrer dans mon cul, tu vois le tableau, là, juste au dessus de tes yeux ? Il s’est branlé comme en apoplexie. Suffoquant. Je me suis dit après avoir joui que j’étais un drôle de type. Que je lui en faisais voir de toutes les couleurs. Sur le bateau, je le regardais, assis devant moi, son profil, il faisait une remarque anodine, que personne n’avait relevée, il était un peu dépité, que sa remarque soit tombée à l’eau, il la prolongeait pour lui-même d’un hochement de tête, avec un petit bruit de la gorge, je l’ai trouvé superbe. Magnifique, et tendre. Touchant. J’ai eu envie de le caresser, ou de me jeter contre lui, lui hurler : je t’aime, je t’aime ! Je me suis dit qu’il était évidemment l’homme de ma vie, qu’il n’y avait là-dessus aucun doute. Qu’on était ensemble jusqu’à la fin, que ça ne pouvait pas en être autrement. Que personne sinon moi ne devait ressentir cela, en regardant Jean-Pierre, ou provoquer cela chez lui, cette sensibilité visible, cette fêlure. Cette vulnérabilité. C’est là que j’ai pensé à ce que je lui faisais endurer, avec mes fantasmes, ou internet. Je me suis demandé si au contraire de tout cela, je ne devrais pas le rassurer en permanence. Sur lui, sur ses capacités, sur ce qu’il était, ce que je ressentais avec lui. Je me suis demandé : dois-je lui mentir ? Dois-je en rajouter ? Ça a été comme un brisement de cœur, l’idée que je puisse lui faire du mal. Il m’apparaissait soudain comme quelqu’un de terriblement faible, terriblement à ma merci. J’ai eu peur.
Et puis…
On est en vacances tous les deux, et ce sont mille choses que l’on fait ensemble, en permanence. On ne se manque pas, il a remarqué lui même plus tôt, tandis que l’on conduisait vers Quimper (ou au retour) qu’il n’y aurait aucune raison qu’il fasse la gueule, qu’il me fasse la gueule – je m’interrogeais si ce n’était pas le cas, il était silencieux depuis un moment. Il ajoutait que cela faisait bien longtemps, n’est-ce pas, qu’il ne la faisait plus, la gueule. J’avais souri, avais opiné. Il avait dit : et puis, pour quelle raison, hein ? Et on avait ri ensemble. On rit ensemble, je sais que cette phrase que j’ai écrite, « on ne se manque pas », ne veut rien dire. Je sais, je ne sais pas d’où elle est venue, elle est sortie ainsi, c’est pour cela que je ne la corrige pas, ni ne l’efface. Elle est venue comme ça, c’est une phrase que l’on pourrait analyser pendant des heures, aller chercher son sens. Mais faites-le.
Faites-le pour moi.
Jean-Pierre et moi en Bretagne, le 20 août 2003.
On est passé à la maison de ma grand-mère, qui n’est pas encore vendue, Jean-Pierre voulait tenter de récupérer des appliques qui étaient sur le mur d’une des salles de bain, et que mon oncle n’avait pas réussi à avoir. Ma tante était avec nous, elle était heureuse que quelque chose nous fasse plaisir, et qu’on l’emmène avec nous. Pendant que Jean-Pierre dévissait, je suis monté vers la chambre rose. C’est ensuite que je me suis fait la remarque que les chambres, qu’elles soient à Villequiers ou en Bretagne, étaient toutes désignées par leur couleur. La chambre rose, à Quimper, c’était ma chambre. J’ai dit à ma tante : je vais voir ma chambre. Je ne pensais plus jamais remonter vers cette chambre-là, gravir cet escalier-là, je ne pensais plus jamais arpenter cette maison-là, la maison de ma grand-mère bretonne. Débarrassée de tous ses meubles, qui s’entassent à la ferme, dans l’attente des passages, et des héritiers, qui ne viennent pas. Mes parents. Les cousins. Nous. Les Herrou. Les Herrou ne s’encombrent pas des meubles que mon oncle et ma tante ont trimballés par leurs propres moyens. Les Herrou se foutent du travail accompli par les autres, les Herrou trouvent normal que mon oncle et ma tante se soient fadés tout le travail du déménagement de la maison de ma grand-mère. Stéphanie a dit qu’elle voulait récupérer la table de ferme que son père avait donnée à mon autre tante. Elle voulait aussi une lampe, qui est encore au plafond d’une des cuisines de la maison de Quimper. Ma tante nous a demandé si nous avions déjà notre billet de retour sur Nice, elle a ajouté : sinon, j’aurais loué une estafette, et vous auriez pu ramener les affaires de Stéphanie… Jean-Pierre a compris qu’elle parlait des affaires de mes parents, il m’a dit ensuite : ramener les affaires de tes parents, jamais ! J’ai dit que j’étais bien d’accord, qu’il ne fallait pas nous prendre pour des billes. Que mes parents… Mais ça suffit avec eux.
Jean-Pierre a dit aussi : c’est dingue comme ta mère te fout la paix depuis que nous sommes ici. Je n’ai pas répondu que c’était normal, dans la mesure où nous étions devenus les ennemis, une fois arrivés en Bretagne, ceux qui l’empêchaient de prendre ses vacances. Le prétexte. Je n’ai pas répondu, Jean-Pierre savait cela aussi bien que moi, sa phrase n’en était qu’une amorcée par l’histoire de l’estafette.
Je ne pensais pas revenir dans la maison de ma grand-mère bretonne.
Plus tôt, ma tante a demandé : tu veux que l’on s’arrête au cimetière ? J’ai fait une moue hésitante, je pensais à la tombe du grand-père, ce n’est que lorsque l’on s’est arrêté que j’ai réalisé que ma grand-mère serait là aussi. Ça m’a fait un choc. Les fleurs n’avaient pas souffert de la canicule, elles se portaient au contraire magnifiquement. Ça m’a fait plaisir d’avoir été témoin de ce petit miracle.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 20 août 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le dimanche 13 octobre 2013