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Laurent Herrou | Avant | 18 août 2003

À la ferme. 18:45.
Seul à la maison, Florence lit un roman policier, non, elle a commencé ce matin un livre de Françoise Héritier, Masculin / Féminin, elle nous en expose les théories de temps en temps, et nous partons dans de longues digressions autour de la famille.
C’est ainsi, c’est vrai, que je voulais commencer le journal, ce matin : par la lecture de Florence. Mais il est sept heures moins le quart, et nous sommes seuls, tous les deux, Florence et moi : Jean-Pierre et Cécile sont partis faire des courses, et mon oncle et ma tante sont allés à Quimper chercher Martin, le fils de Luc, leur petit-fils, qui arrive de Rennes. Seuls, dans le jardin, soudainement propriétaires, ou gardiens. Florence et moi, face à face, un ordinateur entre nous, et l’écriture de Françoise Héritier.
Je voulais commencer comme cela, ce matin, par la lecture que Florence fait de Françoise Héritier ; j’aurais poursuivi avec le fait que j’ai repris le David Calvo, Delius, une chanson d’été, que j’aime beaucoup, plein de poésie magique, de drames farfelus. J’ai repris cette lecture-là, dans l’avion entre Nice et Paris, j’en ai lu quelques pages, ici, un après-midi, j’étais tranquille. J’ai essayé un peu, un soir au lit, la masturbation l’a emporté, comme encore une fois hier soir, après le verre de lambic traditionnel, après la lotte de ma tante, repas en famille, oncles et tantes, Barbara, une autre cousine, et nous quatre. Je suis allé me coucher plus tôt, je veux dire : le premier, il était déjà onze heures passées, je suis monté le premier dans la mezzanine de la chaumière, j’ai tendu ma queue, je savais qu’après les mots écrits hier, il faudrait que je jouisse. J’ai emprisonné ma queue dans l’élastique qui me sert d’habitude pour les cheveux, j’ai fait un deuxième tour, d’abord autour de mes couilles, et comme je prenais un peu peur (peur qu’elles n’explosent ?), le deuxième tour s’est resserré autour de la base de ma queue, derrière les couilles, et j’ai joui rudement, queue veinée, enflée, engorgée. J’ai desserré tout de suite, j’aurais pu me délecter de la vision de ma queue incapable de débander, le sang coincé, en impasse, dans les corps caverneux étouffés, je prends peur après la jouissance. J’ai essuyé le sperme avec la même chaussette que la veille, dans laquelle je me suis mouché ensuite : je commençais une allergie, que j’ai enrayée avec un cachet de Zaditen. Je n’ai donc pas profité de la jouissance, de l’éjaculation. Ce sera la prochaine étape : jouir, certes, mais profiter de la jouissance. En sortir fier, grandi. Me regarder, queue en rythme saccadé, le sperme entre mes poils. Me sentir heureux de ce que j’aurais accompli là : le grand-œuvre de l’homme.
Plus tôt, ce fut la plage, Kermor.
Plus tôt la plage sous les nuages plus menaçants que ceux de la veille, et le soleil plus piquant, plus meurtrier. Nous nous sommes badigeonnés de crème solaire, Jean-Pierre et moi, fournie par Florence, nous avons tenté de protéger nos peaux malmenées, mais encore ce soir la brûlure se fait sentir le long des bras, et au creux des genoux – et je repense aux phrases que j’ai pu lancer contre les touristes inconscients, les accusations. Je ne vaux pas mieux que les autres – parfois j’en suis conscient.
J’ai appelé Stéphane Nannini dans l’après-midi, pour nous mettre d’accord sur un rendez-vous pour récupérer Vice de forme : il proposait la semaine prochaine, j’ai donné mes jours, on est revenu à vendredi après-midi, quatorze heures trente. Il a dit : je vous fais préparer ça… Je me suis dit en raccrochant que j’avais loupé le coche, j’aurais pu lui demander si c’était lui en personne qui avait lu le manuscrit, ce qu’il en avait pensé. Je me suis dit que je le lui demanderais face à face, mais il y a de fortes chances que le texte m’attende à l’accueil des éditions de l’Ampoule, et que je ne rencontre jamais Stéphane Nannini. De fortes chances, je ne suis personne. J’ai peut-être en effet raté une occasion – mais qu’aurais-je gagné à parler avec lui ?
Mon prochain livre, aux éditions H&O. Me contenter de cela.
Bretagne depuis trois jours à présent : je n’ai plus envie de partir. Je crois pouvoir me faire à l’idée de ne transiter par Paris que pour le retour à Nice, éviter totalement la capitale. Je peux me faire à cette idée, je peux même me faire à une autre idée, qui serait de demeurer ici, ne plus jamais quitter la Bretagne, y trouver un pied-à-terre, m’y installer enfin.
Un oiseau – corneille, corbeau ? – aux cris incessants : c’est aussi cela la campagne.
Florence s’est levée, elle a quitté la table de jardin. Je suis seul, sous le ciel couvert, et le parasol, inutile. Je suis seul, fin août, dans un jardin de Bretagne, en vacances.
Je ne souhaite à cet instant rien de plus que ce que j’ai déjà.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 18 août 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le samedi 12 octobre 2013