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Laurent Herrou | Avant | 11 août 2003

J’ai écrit la date avant d’aller à la piscine. Il était midi et quart, j’avais vérifié les e-mails, il n’y avait rien – bien entendu j’étais un peu déçu. En même temps qu’est-ce que ça m’aurait apporté, une autre photo de Phil, un mot de Paul, un encouragement de Henri ou de Thomas ? De quoi me faire bander un petit coup, Jean-Pierre dans la cuisine, avant de partir nager ? Finalement j’ai trouvé ça mieux qu’il n’y ait rien. Ça m’évitait les regrets. Les désirs.
Il n’y avait rien non plus à propos de l’écriture. Il n’y avait pas trop de chance que, mais l’horoscope de Nice-Matin prévoyait de nouvelles ouvertures, des opportunités auprès desquelles je ne passerais pas. J’ai envoyé un e-mail à H&O, à Triangul’ère, à Kinu, à Michel et aux éditions de l’Ampoule pour leur dire que je serais à Paris du 15 au 26. J’ai répondu à Sophie à propos des pages qu’elle m’avait envoyées par e-mail, et que je trouvais très à l’image des mails qu’elle m’écrit : à la fois intimes et hermétiques, une poésie personnelle, non-voulue, mais qui la définissait. Je ne lui ai pas écrit ça : j’ai dit qu’après une première lecture, il était difficile de dire quelque chose. J’ai dit que de la même façon qu’on écoute un disque une première fois, que l’on se fait une idée, de savoir si l’on aime, si l’on va réécouter, si l’on est ému, j’avais fait une première lecture qui m’avait touché, arrêté parfois, fait sourire ; une lecture qui, si elle ne me permettait pas de lui en dire plus, me donnait quand même la possibilité de lui dire cela : que de même que j’aimais sa musique, j’aimais son écriture. Je ne pouvais pas en écrire davantage, il fallait que je relise. Je ne voulais pas cependant faire la même erreur qu’avec Véronique, qui m’avait confié ses textes et à qui je n’avais répondu qu’un mois et demi plus tard – alors que je les avais lus le lendemain du jour où elle me les avait donnés. Sophie avait fait un geste de confiance en m’envoyant ses mots – pour lequel je la remerciais encore une fois. Il fallait qu’elle sache au moins cela : que j’avais reçu, que j’avais lu, que j’avais aimé.
Ensuite…
14:00, et il fait presque plus chaud aujourd’hui que les autres jours. À la piscine c’était intenable, même dans l’eau. Face à l’ordinateur, les gouttes de sueur dégoulinent le long de mes tempes, de mes joues, mon front, à travers les sourcils. Sur le torse. Dans le dos. Les cheveux, les boucles (longues, blondes à présent) collent à mon crâne, à ma nuque, à ma peau. Souvent lorsque je tire mes cheveux en arrière les mèches sont trempées au-dessus des oreilles. Comme si je me baignais en profondeur dans un océan de sueur. Contraste entre les cheveux plaqués, mouillés, noirs et les boucles blondes qui flirtent avec mes épaules, mon visage. Je crois que je suis beau. Je crois que je n’ai pas coupé mes cheveux tout ce temps en prévision de ce moment-là, où je serais beau, à mes yeux. Je suis prêt aujourd’hui, avec un livre à paraître en fin d’année, à offrir mon visage, mon sourire, mon corps. Il faut qu’il y ait interview, intérêt, il faut qu’il y ait reconnaissance. Je sais que ce n’est pas gagné. Je me contente pour l’instant de croiser les doigts et de répondre à des questionnaires fictifs. Il faut que je sois prêt.
Il faut que ça commence, que ça recommence, que ce soit là, enfin.

Il faut que j’arrête ça. Il faut que j’arrête de me faire du mal, de m’empoisonner. D’être malade. Obsessionnel. Il faut arrêter de ne penser qu’à ça. Jean-Pierre a demandé : quels contacts ? Je lui disais que j’allais voir si mes contacts avaient répondu. Il est 15h45. J’ai envoyé mes mails à midi. Il y avait cela dit un mot de Sophie. Il y avait cela dit un mot de Sophie qui a écrit quelque chose, a envoyé, attendait une réponse, et l’a eue. J’écris. Je réponds. Quand on m’envoie un mail, je réponds. Il faut arrêter ça, la parano. L’attente. Il faut arrêter de me faire du mal. De vouloir des choses.
Paris.
Dix jours loin de l’écran. Loin d’internet.
Paris.
Dix jours loin de Nice. Françoise appelle quelques fois à propos des commandes de rentrée universitaire. Elle me pose des questions précises auxquelles je n’ai pas vraiment de réponse. Je n’ai été dans le rayon qu’un mois avant l’arrêt de travail, mais tout le monde semble penser que c’est mon rayon. Pourquoi n’appellent-ils pas Géraldine ? Après tout, elle a géré le rayon plus longtemps que moi. Mais la grossesse est sacrée. Les femmes sont sacrées. Les femmes entre elles sont sacrées. Moi, que suis-je ? Un vendeur. Un copain. Un pédé. Un emmerdeur. Un pro. Et merde !
Il faut arrêter.
Jean-Pierre souhaite regarder une merde à la télé ce soir, il veut regarder The one, un film avec Jet Li, parce que les effets spéciaux de la bande-annonce le font marrer. Il demande si on a une cassette pour enregistrer le film vu que l’on avait prévu d’aller au ciné, mais je sais que si on enregistre le film, on ne le regardera jamais, alors je dis : on peut rester là, ce soir. Il dit : mais tu n’as pas envie de le regarder… Qu’est-ce que tu feras, toi ? Je réponds que je travaillerai. Dans ma tête : internet.
Les contacts.
Y aura-t-il une réponse ?
Et surtout : à quoi ?


_résidence Laurent Herrou | Avant | 11 août 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le dimanche 6 octobre 2013