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Laurent Herrou | Avant | 4 août 2003

Niente. Nada. Rien.
Pas d’e-mail, pas de courrier. Pas d’appels, pas de surprise. Pas d’attente – ou trop, toujours. Hier soir, en m’endormant, je me disais que finalement je n’étais plus d’accord avec la modification que j’avais proposée pour la quatrième de couverture. Qu’il fallait écrire, corriger. Ensuite je me suis dit qu’il y avait le temps. De publication, de parution. De retravail, de relecture. De précisions. Ne pas s’emballer. Je me dis : ne t’emballe pas. L’été. Les vacances. Le plâtre. H&O en vacances peut-être, pour une semaine, dix jours. Leur droit. Le droit de se reposer.
Je n’aurais pas dû, peut-être, envoyer le texte à Pylône. Les doutes à nouveau. Il faut attendre pour Triangul’ère, il faut attendre, et espérer une réponse, pour Pylône. Pour Triangul’ère, la réponse est certaine, sûre de venir. Même négative parce que le texte est trop dur. Difficile. Complaisant. Je le vois moi-même. Ne pas mal le prendre. Ne pas m’entêter. Pour Pylône, le texte est trop long. Sans doute. Ne rien en attendre.
Kinu dit, à propos de Femme qui marche : j’en veux un ! Il fait écho à mon propre désir de son nouveau calendrier, publié chez Bruno Gmünder, qu’il devrait recevoir ces jours-ci. J’ai écrit moi aussi : « j’en veux un ! » Bien entendu, Kinu recevra un exemplaire de Femme qui marche. Kinu, Pierre Denan, Annie Ernaux, Michel Zumkir, Manu. Je commence la liste. Les envois personnels – y aura-t-il, comme chez Balland, la possibilité d’envois personnels ? Balland n’a pas payé les droits d’auteur, pas encore. Rien dans la boîte aux lettres, il pourrait au moins y avoir ça. Et un bouquin de Patrick Fillion, envoyé par H&O : Patrick Fillion, c’est un dessinateur de comics, un Québécois, c’est un dessinateur de comics gay, avec des gars bien foutus, bien montés. Henri écrit, me répond : « Patrick Fillion, c’est chaud ! » Il publie ses bande-dessinées dans une nouvelle collection, à partir d’octobre. Je suis allé sur le site, il y avait des tas de dessins. Le site de Fillion. Je me suis demandé : je lui écris ? Un Québécois. Je me dis : lui envoyer mon livre. Et puis : j’aime ses dessins, lui n’a pas à aimer mon écriture. Patrick Fillion est en photo sur son site, c’est un beau mec, l’une des photos qui y figurent pourrait avoir été prise avec sa webcam, on a le sentiment qu’il y montre sa queue, mais la photo est coupée au bon endroit. Tentante. Patrick Fillion sur internet ? J’ai des envies dingues, qui dépassent l’écriture, l’édition, et Femme qui marche. Des envies stupides, sans justification.
Dans Nice-Matin, un article expliquait qu’internet et les salons de discussions étaient responsables de plus de la moitié des ruptures, ces temps-ci. Je souris. J’ai dit à Jean-Pierre, c’était samedi : je vais me branler, il n’avait pas envie de faire l’amour, je me suis connecté, j’ai cherché les profils de gars poilus, leurs photos, j’ai eu moins de chance que d’habitude. Randy était en ligne, mais ne répondait pas aux messages ; Demetrius n’aurait rien pu me donner que je n’avais déjà. Au début je bandais : l’excitation. Être connecté, me branler, là. Confiant. Jean-Pierre, de temps à autre : ça se passe bien ? En vérité, non. J’ai débandé graduellement, j’ai fini par déconnecter. Pas de réponse de Paul, pas de photos des autres, les amants virtuels, ceux qui peuvent me faire jouir. Les photos des profils sont toutes abstraites, il n’y a pas de contact. En tout cas, je n’en crée pas, parce que je sais que je n’assure pas ensuite. À quoi bon contacter si c’est pour dire non ensuite ? Je ne contacte pas. Ou je dis, clair : je me branle. Et là, c’est toi qui vois, si tu veux m’envoyer la photo de ta queue ou non. Je n’ai pas honte : j’aime ça. Ta queue dure, dans ta main, et l’expression de ton visage, quand tu vas jouir. C’est ce que j’aime. Ta jouissance. Qui que tu sois. Où que tu sois. J’ai déconnecté, Jean-Pierre est venu sur le lit : finalement on a fait l’amour. C’était avant que je reprenne le texte sur Chester et Paul, c’était avant que je me branle à nouveau, excité par les mots que j’avais écrits. Les positions. Les corps.
Il faut jouir – j’écris ça souvent.
Ce matin, il n’y avait pas de courrier sur AOL, et rien pour Jean-Pierre non plus. En vérité, il y avait un mot de Nathalie, qui répondait à ma réponse d’hier. Rien qui vaille la peine d’en parler, rien qui change quoi que ce soit dans l’attente. Quand j’ai voulu passer sur le pseudonyme cul, AOL a planté. Ou : j’ai fait planter AOL (je crois que je fais ça bien : en passant d’un pseudo à l’autre trop vite, en ripant sur une touche, en lançant deux applications simultanément). Ce n’est pas important. Je pourrais y revenir : la confiance en Jean-Pierre. Lui sait que j’en ai besoin. Ne comprend peut-être pas. En tout cas, fait avec.
Il n’y aura pas rupture, à cause d’internet. S’il y a rupture, un jour, ce sera à cause d’un homme. Ce sera à cause de la vie. Ce sera réel.

J’ai un look sympa, avec mes baskets, chaussettes courtes et short moulant sport. Et le plâtre qui complète l’attirail. Sportif, ouais. Je ne trouve pas chaussure à mon pied, sur le net. Je ne bande plus, déconnecte. Jean-Pierre à la piscine, real sportsman. Je pue, bien sûr. Transpire. Y aurait-il la moindre connexion entre mon poids stable et mon activité onaniste ? « Connexion » que je vérifie enfin : un « x ». Connection, en anglais. Le mélange des langues. Le japonais, je n’ai pas poursuivi. Pareil avec le russe. L’italien. Je me contente de peu. Pas bien.
Pas d’e-mail. Littéraire. Leur queue ? Bof. Leur corps, idem. Bof, ce lundi. Cherche pas. Un type a écrit en citation un truc comme : « if you don’t find it on the first try, quit and go home. » Je crois que ça résume un peu ma position d’internaute. Je cherche quoi ? Je ne trouve pas. Je quitte, déconnecte. Je ne bande pas.
Jean-Pierre nage.
Demain, je pourrais normalement moi aussi, nager. Et me branler des deux mains. Me laver des deux mains. Vivre – ou revivre.
Ne rien exagérer.
J’ai un look sympa. Déconnecté la webcam – photos moches. En vérité, j’ai grossi. Molli. Changé. Vieilli. De partout : même dans la tête.

Jean-Pierre revient, demande si la pêche a été bonne. Je réponds non. Je dis : non. Je dis : je garde ma pureté virginale pour toi. Il hausse les sourcils, l’air étonné. L’air de dire : virginal, toi ? On rit.

Retourné sur Patrick Fillion, après avoir retravaillé Chester et Paul – j’avance page après page. Jean-Pierre dit : à quoi bon écrire un texte pornographique ? Tu te fermes des portes. Je ne réponds pas, je ne réponds pas que je ne sais pas exactement de quelles portes il parle, je ne réponds pas que c’est important pour moi, soudain, ce texte-là – comme l’autre, Les héritiers (ou Les interrupteurs, pas encore décidé) que j’ai relu hier, qui me ferme d’autres portes, que je ne poursuis pas encore – à quoi bon écrire un texte sur la famille ?
Retourné sur le site de Patrick Fillion, à la recherche de quoi ?
Je ne bande plus – mais j’ai mouillé, plus tôt, le short, en écrivant Chester et Paul.
Jean-Pierre et moi, on a chaud, dans l’appartement : mais dehors, il fait plus chaud encore. Alors quoi ? À quoi bon ?
Chaud mais on ne sait pas trop quoi faire, quoi faire avec la chaleur. Jean-Pierre s’habille, stupeur : tu fais quoi ? Il répond qu’il part en ville. Qu’il déprime dans cette maison. La chaleur ? je demande.
Il est évasif.
Moi ? je tente.
Même incertitude.
Ce n’est plus le journal, c’est un petit bout de roman. On s’amuse.
Tu parles ! il s’exclame.
Moi, en tout cas, ça m’amuse, me distrait.

Il est parti.
Pesanteur dans le ventre, lourdeur du sexe.

Did it.
Chaleur et sensation de bien-être. Vide. Dedans.
Enfin.

16:55.
Sanson sur la B&O, vieil album. Sans regrets. Jean-Pierre en ville, télémessages. Il déprime à la maison, je peux comprendre : ma seule motivation à moi est le sexe. Si encore Jean-Pierre avait envie de me faire l’amour, de passer deux heures, voire trois à s’occuper de mon cul, de sa queue, puis de la mienne. Peut-être que c’est moi qui ne lui donne pas cette chance – mais non : ne pas se faire d’illusions. Pas de culpabilités. Il y a des hommes qui pourraient passer trois heures sur mon cul, en plein cagnard, qui prendraient leur pied à transpirer, à lécher ma sueur, la leur, leur sperme, le mien. Jean-Pierre, non : il n’en fait pas partie. Moi oui ! Moi, je pourrais : une heure, deux heures, au pieu, ta queue, ma queue, sa queue, des queues. Une heure, deux heures au fond d’un sauna – tu veux ? Sur internet, queue dure. Branlée. Branler. Sans regrets, non. C’est comme ça, c’est sûrement chiant pour lui, de me voir dans cet état-là. D’en tirer des conclusions. De se faire du mal – ou pas, pas la peine, ça ne sert à rien. On s’aime, on le sait. Pour le reste : on n’a décidé de rien. C’est la vie. On est comme on est. Avec nos différences.
Tu demandes : à quoi bon ?
Moi, je jouis.
C’est ainsi.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 4 août 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le dimanche 29 septembre 2013