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Laurent Herrou | Avant | 1er août 2003

Marie Trintignant « en état de mort cérébrale ». « Noirs destins » titre Libé – je trouve cela très beau, très fort.
Un orage a enfin éclaté dans l’après-midi d’hier, accompagné d’averses violentes qui ont rincé la ville de la poussière accumulée pendant les deux derniers mois. Les pompiers du Var sourient, béats, sur les photos de Nice-Matin. Il y a une fraîcheur nouvelle après la pluie – et pendant la soirée sur la terrasse de Françoise et Jackie, nous frissonnons, les filles se couvrent, ressortent les pulls. Je dis : si ça pouvait être fini, l’été… Hélas la journée qui suit est claire, précise, chaque détail du paysage est comme magnifié par le passage de la pluie, et vendredi écrase une chaleur sèche sur Nice, implacable.
Lyrique…
J’ai terminé le Couleur mauresque de Françoise, dont je lui ai fait une critique par e-mail, envoyée ce matin ; je lis le dernier Donner, Ainsi va le jeune loup au sang : après un commencement douteux, je me mets à aimer beaucoup, beaucoup. Le manuscrit de Françoise aussi, même si quelque chose manque encore à son écrit pour que le texte s’envole : on est encore trop près du sol, trop proche des personnages. Manque une distance, peut-être, une élévation. Je ne le lui dis pas par écrit : il y a des choses qu’il faut entendre. Je propose un café, elle-même, dans un premier e-mail, a proposé une rencontre, elle et moi. Écrivains. Claire est passée à la Fnac, Séverine lui a dit pour mon bras cassé, elle n’a pas appelé pour prendre de mes nouvelles : je suis partagé entre la déception et l’admiration. Après tout, c’est moi le malade : si j’avais envie qu’elle le sache, je l’aurais appelée. C’est ce qui l’emporte à la fin. Sa discrétion – ou le fait qu’elle s’en foute. C’est pareil : chacun sa vie. Il paraît que Angot va tenir son propre rôle dans l’adaptation cinématographique que Laetitia Masson veut faire de Pourquoi le Brésil ? ; de même, Beigbeder était censé jouer son rôle au cinéma pour 99 francs, mais j’ai lu quelque part que le rôle échouait à Cassel, je crois. Ou Kassovitz. Ou je confonds – peut-être… Je pense que Angot au cinéma, c’est un peu n’importe quoi. Je pense que Angot qui personnalise au cinéma sa propre vie, c’est un petit peu too much. Non pas qu’il faille que quelqu’un d’autre le fasse, ce n’est pas ça : c’est une impression Flodor. La fille qui tient un paquet de chips sur lequel est représenté une fille qui tient un paquet de chips sur lequel est représentée une fille qui tient un paquet de chips sur lequel… Moi, ça m’angoisse. Je vis, j’écris, et reconstitution : quelque chose de macabre aussi. Angot en noir. Forcément.
Pas de nouvelles de H&O, Jean-Pierre commente : ils en ont peut-être marre que tu les harcèles… Je réponds que je ne harcèle personne, je n’ai jusque là fait que répondre (vite, je l’admets) aux demandes de l’éditeur. Pour les couvertures, il ne te demandait rien… note Jean-Pierre. Ce n’est pas vrai. Henri a dit que plus tôt on avait un visuel, mieux c’était. Jean-Pierre ne dit rien. Ou j’oublie ce qu’il y a à dire. Pas de nouvelles de H&O, mais je me fais moi-même la remarque que l’on ne peut pas avoir quelque chose à se dire chaque jour. Ou à faire. Je voudrais qu’il y ait : photos, interviews, épreuves, envois. Il faudrait déjà qu’il y ait un livre. Kinu propose une participation mensuelle dans un fanzine de sa création. Triangul’ère me donnera une réponse dans le courant du mois d’août. De Pylône, rien encore.
Qu’attends-tu, Laurent, véritablement ?
Le plâtre, compressif lorsque je bois trop de vin rouge. Ç’a été le cas hier soir : aujourd’hui, j’ai mal. Plus que trois jours à tenir, quatre au plus. Joe dit : c’est possible qu’ils t’en posent un autre, plus petit. M’en fous, tant que celui-ci est enlevé, ne serait-ce que pour quelques minutes. J’ai peur de mourir amoindri : je voudrais m’éteindre en pleine forme, en ayant conscience de chacune des parties de mon corps, et la sentant vivre. Je voudrais mourir vivant, c’est ça.
Bravo !

Écrire à Paul, Jean-Pierre à la piscine. Écrire quelques phrases, répondre à son mail. Se demander ce que j’y dis, ce que j’y révèle, ce en quoi je crois, vraiment. Hésiter à copier le courrier, savoir cependant que c’est ce qu’il faut faire. Ne pas savoir pourquoi, exactement. Pour que l’histoire ait un sens, pour que tout le monde suive. Par importance, désir ou complaisance. Pour faire souffrir les gens, autour de moi. Parce que Paul rejoint peu à peu le nouveau texte, parce que Chester et Paul le met en scène malgré moi. Parce que certaines lettres disent plus que dix pages d’un journal, même le plus précis, le plus détaillé. Parce que l’écriture échappe :

« hey paul,
life is treating me kindly, gently fixing up my arm, as i’m staying at home on the warmest parts of the day, to try and go out a bit at night, at friends or restaurants, or movies sometimes…
mais laissons l’anglais : taper à une main est déjà difficile, dans une langue étrangère, ça devient du délire (ou bien faut-il un stimulus extérieur, tendu, affamé, pour motiver cette main paresseuse…)
nice, tu sais : chaud, écrasé sous le soleil… il a enfin plu hier après-midi, après deux mois de sécheresse (les incendies n’en finissent pas, défigurent la région), un orage violent qui a rafraîchi la soirée… mais aujourd’hui il faut recommencer, se battre, se terrer, transpirer – à cet égard, le plâtre n’arrange rien…
mais ne pas travailler à la fnac pendant ces longues semaines me donne du temps pour l’écriture, et la préparation du livre à paraître (pour en savoir plus : www.ho-editions.com) : j’en profite donc, beaucoup. et je suis heureux du résultat, de ce que je fais…
je n’ai pas trouvé mention de l’émission dont tu parles, sur france culture… j’essaierai de me renseigner, et suivant l’heure, d’écouter : qu’en est-il des retours de l’expo à paris ? de la lecture de ta laura ? de ton travail ? de tes projets futurs ?
all we have is choice, écris-tu… bien sûr ; mais est-ce si simple ? on aimerait que cela soit ainsi : j’aimerais que les choix et les sentiments ne se mêlent jamais ; qu’il n’y ait pas de culpabilité, ou d’accusation ; je voudrais parfois que choisir d’aimer des hommes poilus, larges, à mille lieux de ce qu’est mon mec, ne soit qu’une question de choix, qui n’anéantisse pas l’amour que j’ai pour lui, ne le remette pas en cause ; j’aimerais être sûr de moi, sur chacune des actions menées, entreprises, désirées.
mais…
comme toi : revenir… je suppose qu’il y a quelqu’un à paris ; et la liberté, à new orleans ; les attaches ; le passé, le futur ; être incertain, vouloir ne rien compromettre – n’est-ce pas ?
comment ?
comment faire ?
parler déjà… partager… faire confiance… des rencontres : comme toi et moi, pour une nuit à paris, unique, au souvenir étrange – entre le fantasme, le passage à l’acte et le rêve… ou peut-être rien de tout cela, mais deux personnalités, deux perceptions, deux attentes différentes… je pense à toi, bien sûr, de temps en temps, je me demande…
et puis : la vie
le travail
l’homme que j’aime, l’homme que tu aimes
et cette amitié virtuelle, composée de mots, à laquelle je tiens moi aussi, comme toi j’espère
je t’embrasse paul, te souhaite du courage dans tes décisions »

Ne pas reconnecter, ne pas brancher internet, ne pas avoir envie de me branler, même si je suis seul, et qu’en envoyant l’e-mail j’ai aperçu les pseudonymes de Randy, de Chuck et de Demetrius. Ne pas en avoir envie, trouver qu’il fait suffisamment chaud comme cela. Sentir le bras s’engourdir doucement, savoir que c’est dû à la nuit, au vin d’hier, à la chaleur revenue. Ne pas avoir peur de soi-même, ni de Jean-Pierre. Savoir aimer, essayer de comprendre : soi, l’autre, les autres, le désir. Pleurer parfois, mais à l’intérieur, en silence, comme un loup en cage. N’en vouloir à personne parce que personne n’est coupable de rien. Pas même moi.
En être convaincu, enfin.

Et puis connecter finalement. AOL. Parce qu’il pourrait y avoir une demande, une piste. Une appréciation des couvertures. Un mot.
Henri a écrit :
« Je vais passer à la deuxième phase : mise en page et deuxième lot de corrections, d’orthographe cette fois. Je ne vous signalerai celles-ci que si elles sont contestables (par exemple, la correction de "des aide-soignantes" en "des aides-soignantes" ne vous sera pas signalée). Je ferai ensuite une sortie papier que je relirai et annoterai avant de vous l’expédier. »
Il n’y a donc rien à faire. Qu’attendre. Les pages annotées. La deuxième phase. Ne pas être pressé, laisser faire. Calmer le jeu. Comme pour le coude : me calmer, patience. Encore quelques jours. Attendre. J’ai dit à Emily et Steve pour la parution, ils ont été heureux pour moi, merveilleusement. Mes amis. Céline et Olivier me demandent de choisir entre une signature chez l’un ou chez l’autre : la Fnac de Montpellier ou Sauramps. Mathieu me trouve très beau sur la photo du site, Séverine aussi.
La hâte.
Mais doucement : laisser venir. Je l’attendais, faut dire. Le moment où, travaillant à la Fnac, il y aurait un nouveau titre de Laurent Herrou. Inédit. La base de données, Electre. La Direction Produits, le Fnac Infos. Epok ? Je suis un vendeur de la Fnac de Nice : que feront-ils pour moi ?


_résidence Laurent Herrou | Avant | 1er août 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le jeudi 26 septembre 2013