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corderie (journal) #4

Devant la maison de location, le propriétaire a bricolé un abri sous lequel il fourre en vrac des transats en plastique, un parasol visité par les araignées, une planche en polystyrène bouffée par l’attente, deux fils détendus sur lesquels des pinces à linge de différentes époques et couleurs nous pètent entre les doigts dès qu’on les empoigne, des grilles pour barbecue aussi rouillées les unes que les autres, un sac de charbon de bois de cinquante litres acheté dans le petit supermarché du bourg, des planches arrachées dont les clous, eux aussi tordus et rouillés, accueillent parfois une mouche grasse, toutes sortes de choses qu’on n’ose pas toucher de peur de faire s’écrouler ce château de cartes. Malgré ça, j’aime lire en cet endroit légèrement à l’écart de la maison, protégé du soleil par le toit rafistolé, donnant sur un jardin qui n’a de japonais que le désordre mais qui est joli quand même ainsi que sur un cabanon devant lequel un couple de faisans passe et repasse, tous deux rassurés par ce type immobile qui vient lire ici, fumer des clopes, écrire son journal, à l’heure de la sieste ou du temps calme – et tant pis pour lui si l’abri pourri lui tombe sur la gueule : il n’avait qu’à se poser ailleurs.

Muette aussi a trouvé refuge dans un cabanon, une grange plutôt, beaucoup plus grande que mon abri mais pas plus saine : chez elle aussi la pluie s’invite au moindre seau d’eau tombé du ciel.

Je viens de poser le livre sur mes cuisses. Trois mouettes se dirigent vers l’océan, je lève les yeux, me tord le cou pour mieux les suivre mais c’est sur l’abri de fortune, ce auvent instable pour quadra en vacances, ce bouclier percé d’aoûtien, que se heurte mon regard. En fixant la tôle froissée, je tente de trouver un visage à Muette, un visage connu, croisé, aimé peut-être il y a des dizaines années de ça quand j’avais pensé faire comme elle et avais moi aussi fantasmé sur des scènes de films, comme celles qu’on suit au moment où le roman s’ouvre et se ferme. Comme Muette, j’avais adolescent des dizaines voire des centaines d’images, de travelings et de plans en tête ; comme elle, à son âge, moi aussi je me rejouais certaines scènes. Mais la réalité a été tout autre pour moi, et pour elle aussi qui pourtant n’a pas fait qu’imaginer sa fuite.

Je pense à Muette qui vient de fuguer après avoir longtemps préparé en amont son départ : trajet, cachette, provisions. Muette n’est pas un enfant sauvage mais un animal indomptable, une adolescente. Muette n’est pas muette, pas de naissance, elle n’est pas sourde non plus mais elle est muette au monde : face à ceux qui lui donnent des ordres contradictoires (tais-toi, parle, déguerpis, ne sors pas d’ici) et parce qu’elle se sent de trop dans sa famille où le non-dit, le secret, le mutisme et l’hystérie l’emportent sur le dialogue, la parole, l’écoute, le partage. Alors un jour Muette finit par tout prendre au pied de la lettre : elle se tait et déguerpit. Et si elle continue de parler c’est à elle-même : histoires qu’elle s’invente, projections, fantasmes, phrases entendues qu’elle mâche et remâche, qui lui polluent le corps et la tête, voilà ce qui vient rompre sa fuite, son errance, son retrait. Car Muette se retire, pas loin de chez elle pourtant, pas loin de la ville non plus, mais assez loin pour muer, faire corps avec la nature qu’elle dompte pourtant mal. Ce n’est pas une vraie fugue, et sa fuite je la vois plutôt comme un appel étouffé, un cri qui ne peut sortir, quelque chose qui mélangerait désir et crainte : voir ses parents mourir tout en les imaginant soulagés de la savoir partie. Muette ne sait pas encore que les adultes ne changent pas, qu’ils continuent. Elle est à l’âge de la mue, où le corps désire et salit, où il jouit et se sent coupable, à l’âge des transformations, parfois rapides, souvent insupportables à montrer, douloureuses aussi et tellement fatigantes, à l’âge des possibles, celui des courses folles avec la mort qui chatouille les rêves où l’immortalité et la toute puissance font faire des bonds à toucher le ciel ou des sauts à frôler le vide.

Mon fils vient vers moi, me montre le coloriage qu’il a réalisé pendant le temps calme : une jungle pleine d’animaux dangereux mais qui ont l’air si inoffensifs ainsi colorés. Je l’encourage, lui ébouriffe les cheveux, l’embrasse. Il aimerait le terminer avant de partir à la plage, il reste tant de troncs et de lianes et de feuilles et de fruits à passer aux feutres de couleurs. Je le regarde s’éloigner, son cahier de coloriages qu’il ne quitte pas des yeux et, après avoir gravi les trois petites marches en pierre et atteint la terrasse, il se retourne et me fait un petit signe en souriant, confiant. Je mesure à quel point elle est précieuse la période que nous traversons ensemble en ce moment. Un jour il me demandera sans doute d’arrêter de lui ébouriffer les cheveux, de l’embrasser, de manger à ses côtés, d’avaler mon café chaud, de respirer, de vivre. Mais pas là, pas maintenant.

Mon fils parti, je pense au narrateur de Muette. Je le vois comme un caméraman qui ne quitterait jamais l’ado des yeux – c’est à cause des dizaines d’images de films qui nous reviennent en lisant (certains seront d’ailleurs cités à la fin) – et si les parents sont omniprésents en Muette, jamais on ne les voit : ce que Muette ne voit pas, la caméra ne le montre pas. Alors le lecteur imagine ce qu’il veut, parents inquiets ou soulagés : de toutes les manières, on en sait assez pour se faire son idée.

Muette fuit et inconsciemment elle fait tout pour se faire remarquer. Elle dit que non, elle croit que non mais une adolescente seule dans la nature ne peut pas passer longtemps inaperçue, pas dans nos campagnes où le moindre paysan, chasseur ou promeneur aiment à fourrer leur nez dans les affaires des autres (à moins peut-être d’aller vivre dans ces immenses forêts d’Amérique du Nord mais pas à quelques kilomètres d’une ville près de la Loire).

Derrière l’abri de guingois c’est déjà la forêt, on dit « le bois » ici, un bois qui a été en partie ravagé par Xynthia : si la dune a permis d’éviter une nouvelle catastrophe, il faut désormais la protéger, la laisser se solidifier pour protéger les maisons lors de la prochaine tempête (je dis ça parce qu’il y a des panneaux qui expliquent pourquoi on a posé des clôtures tout le long de la digue et replanté des conifères, tout est expliqué en dessins, en BD, et mon fils nous demande de lui lire l’histoire à chaque fois qu’on traverse le bois pour aller se baigner dans le Fier). Hier j’ai également appris que la mer grignotait petit à petit le sable et que la dune reculait, ce qui expliquerait pourquoi on trouve tant de branchages à terre et d’arbres tombés, morts, qu’on laisse s’effriter, sécher ou pourrir.

Si Muette se frotte elle aussi à la forêt, à la terre, aux cailloux glissants de la rivière, je ne me souviens pas quels bois traversait Sandrine Bonnaire dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda. Bien que je me souvienne de l’avoir vue dans ce film, qui est l’un de ses premiers et à l’âge de Muette (c’était dans le CDI du collège de M. en 1987 ou 88), je l’ai un peu oublié, ne l’ayant jamais revu depuis, et si je devais décrire le visage des personnages qui ont croisé Mona je ne pourrais le faire. Je la vois marcher, tituber plutôt, et tomber dans le froid. Je crois que le film commence et se termine ainsi mais je n’en suis plus si sûr. Ce sont ces images-là qui me sont restées. Peut-être celles que Muette a en tête au moment où elle s’en va. Me laissant guider par l’écriture visuelle, cinématographique de Pessan, je me demande soudain qui pourrait interpréter le rôle de Muette, quel réalisateur adapterait son roman. Émilie Duquesne est trop âgée maintenant mais les frères Dardenne ça les intéresserait peut-être l’histoire de Muette. Je pense surtout à Bruno Dumont à cause de ses longues descriptions, belles et non séductrices, à cause de ses êtres solitaires, habités de silence et d’une foi dévastatrice, à cause de ses jeunes gens propulsés dans le monde, dans la ville ou la forêt, où ils sont seuls et craints parfois mais qui portent en eux le secret de la guérison, une voie possible, une voix probable. (Dans le cinéroman (n’ayons pas peur des mots) de Pessan, il y aurait beaucoup de musiques et une voix off aussi, celle-ci serait plus proche du théâtre grec que de celle-là qui fait un tabac dans les films d’aujourd’hui, les phrases seraient courtes, entêtantes, on prendrait le temps de parler, de répéter, de ne pas terminer les phrases, elles viendraient heurter, jamais illustrer, anticiper chacun des pas, chacune des pensées, chacun des gestes de celle qui ne se changera pas en renard mais aura eu la force de sortir de sa chambre, d’exploser le cocon, de se mêler aux ronces, dans le lit de la rivière, au ballast, à la terre glaise, de redevenir l’animal sauvage qu’elle était en naissant, de mourir et de renaître, d’aller vers l’obscur, l’âge adulte, celui des mensonges, des apaisements, des renoncements, de la transmission, de la politesse du désespoir, des petits arrangements).

L’adolescence est loin de moi : vingt-cinq années derrière maintenant. Pour mon fils ce sera dans dix ou onze ans et pour ma fille qui naîtra bientôt ce sera dans une petite quinzaine d’années. Je sais, je me souviens, j’entends encore ce que j’ai tu, ce qu’on m’a dit. Je sais que j’aurais pu mieux muer, moins me taire. Je sais que ma plus grande fuite je l’ai trouvée dans les livres, les dessins, l’écriture, les histoires d’amour, dans ma chambre surtout qui une fois fermée était un radeau, un planeur, une île déserte, un camp retranché. Je sais que c’est possible, qu’il n’y a pas de fatalité, qu’on peut être, comme Muette, comme moi (mais pas comme mes enfants) non désirés, non souhaités et se l’entendre reprocher enfant, je sais qu’on peut se débarrasser de cette peau morte, brûlée par un soleil brutal et insensible, même si elle continue de coller parfois. En revanche je ne sais pas comment mes enfants seront, quels adolescents ils seront, je ne connais pas les motifs de leur probable fuite. J’y pense déjà, j’y pense trop tôt, je ne devrais pas penser au lieu de leur future retraite, à leur dégoût de l’ogre édenté que je serai devenu, moi qui n’aurai pas osé les dévorer à la naissance et qui aurai détourné les yeux de Saturne, celui du tableau de Goya qu’il a peint chez lui, sur l’un des murs de sa maison, moi qui leur aurai permis de prendre toute la place, celle qui est déjà la leur, quoi qu’il advienne.

L’adolescence est un animal sauvage et fragile et sournois et furieux et indomptable et incontrôlable. Je ne lutterai pas contre. Il me faudra être là. Comment ? je l’ignore encore. Et le roman d’Éric Pessan n’en dit pas plus. C’est Muette qui compte. La Muette qu’on se partage sans se le dire, sans le désirer, sans pitié.

@ suivre...


_cet atelier de fabrication de ficelles, de câbles et de cordes, ouvert au public depuis le 17 août 2013, a vu le jour dans le bois de Trousse-Chemise (Les Portes-en-Ré) le 31 juillet de la même année
_horaires d’ouverture : 7j/7 & 24h/24
_nouveaux arrivages : week-end & mercredi

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mercredi 28 août 2013