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corderie (journal) #3

Je n’ai pas d’enfants en âge de fuguer : l’aîné n’a pas cinq ans, sa petite sœur n’est pas encore née (et ce n’est pas une fugue qui se prépare pour elle, plutôt un arrachement, une séparation, la première mort).

J’ignore à quel âge un enfant pense pour la première fois à fuir le domicile de ses parents et j’ai beau regarder mon fils qui est encore à mille lieues d’une échappée éventuelle (bien au contraire si j’en crois son omniprésence, ses demandes incessantes, ses exigences, ses sollicitations, ses rapprochements, ses questions, ses appels à la bataille, ses excès de tendresse, ses pulsions à la vie à la mort, mes expressions reprises en boucle) je ne parviens pas à deviner ce qui en lui (ou chez moi) le poussera (peut-être) à fuir un jour, à passer par la fenêtre et escalader le mur ou, comme Muette, à préparer sa fugue, lentement, avec patience, et à pousser la porte de la maison sans même la claquer, résolue mais calme.

Si la lecture entreprise depuis une petite heure me pousse soudain à quitter Muette puis, avec une attention accrue, à regarder mon fils qui dessine à mes côtés, c’est en réalité vers l’enfant que j’étais que le roman me ramène, à ma fiction d’enfance devrais-je plutôt dire, moi qui ai si peu de souvenirs. L’effet est immédiat : je quitte le personnage d’Éric Pessan et surgit du décor une petite armoire de salle de bain ouverte, équipée de plusieurs miroirs qui permettent de se voir de face ou de profil et, en se penchant en avant, d’avoir accès à ce qu’on montre de soi-même aux autres : l’arrière du crâne, les omoplates, le dos. En me concentrant un peu plus, je remarque que ces miroirs réfléchissants ne renvoient pas seulement mon visage actuel mais, dans celui qui me fait face, celui de mon fils tandis que sur les deux miroirs posés de chaque côté apparaît le visage de mes dix ans, de mes douze ans, de mes quatorze ans, un visage qui n’a jamais vraiment existé (comme je me souviens mal de mon visage d’alors, celui-là ne pourrait être qu’un visage reconstitué par l’image, les images, les quelques photos gardées en mémoire, celles prises par mon père ou par un photomaton à la veille de rentrées des classes, des photos que je ne regarde jamais).

Je m’égare. Ce n’est pas tant une histoire et une question de physiques, de rapprochements, de ressemblances, qui soudain m’arrêtent dans ma lecture mais plutôt quelques gestes ou attitudes initiés par Muette et, dans un même mouvement, esquissés par mon fils qui se met à tordre la bouche et à plisser yeux et nez suite à une question qu’il vient de me poser et à laquelle je n’ai pas bien répondu. C’est à cet instant que fait irruption le temps de la fugue (passé et projections mêlées).

Oui, le coup du miroir est une supercherie surgie après l’événement, en écrivant (personne n’est dupe de ça). Reprenant le journal, je réalise qu’à travers l’écriture j’ai cherché de manière inconsciente à atténuer une sensation désagréable, une honte soudaine ou un sentiment de culpabilité, bien trop présent celui-là. Et pourtant ce que Muette a provoqué n’est pas fabriqué. Même si les questions de cette adolescente ne sont plus les miennes, elles l’ont été et, peut-être parce que je n’ai pas su (osé ?) trouver de réponses satisfaisantes à l’époque, aujourd’hui je projette ces mêmes questions (qui m’effraient, pourquoi le nier ?) sur mon fils qui n’a pas même l’âge d’y penser. Je suis encore un fils (mon père est toujours en vie), déjà père depuis presque cinq ans d’un garçon et bientôt père pour la deuxième fois, d’une fille cette fois. Je suis à cet endroit, statistiquement au milieu de ma vie mais aussi entre mon père et mes enfants. Je suis au milieu, entre deux générations, portant la culpabilité d’être né alors que ma mère aurait préféré avorter à une époque où aucune loi n’avait été votée et coupable d’avoir une première fois donné la vie à mon fils, une vie de mortel, coupable de récidiver dans quelques semaines : heureux coupable.

Reprenons : maintenant que je revis la scène (la fuite de l’adolescente, la question de mon fils, ma réponse, sa réaction, mes questions passées et mes projections), je comprends que c’est la moue de mon fils qui m’a amené à entendre à nouveau ce qui avait pu provoquer ce genre de grimaces chez moi il y a une trentaine d’années : une phrase, un ordre, un refus, une injonction ou une récrimination, de mes parents. Et parce que désormais j’entends distinctement ces quelques paroles prononcées plus d’une fois, je ne peux accepter ce que j’avais espéré éviter et que je viens de répéter : le reproduction des fâcheries, des frustrations. En posant le roman d’Éric Pessan sur la table, en disant non à mon fils, j’ai revêtu la peau des ogres, des dévoreurs, celle de mon père et du sien et de celle de tous ceux qui les ont précédés, et posé le masque de la castration mentale maternelle sur mon visage. Face à mon fils je suis devenu ma mère et mon père ensemble, indissociables, poursuivant malgré moi la tresse familiale, celle des ne pas, des non, des interdits, des agacements, avec lesquels on se construirait, dit-on. J’affabule peut-être ou bien coupe les cheveux en quatre jusqu’à la racine : la boîte est ouverte.

Je ne montre pas ma peine à mon fils et ne peux atteindre la sienne. Je me lève, il dessine encore. Dans cinq minutes, il me posera une nouvelle question, me demandera de jouer avec lui. En apparence il ne restera rien de cette scène. Je poursuivrai le roman plus tard. Je continuerai à me poser des questions en faisant quelques longueurs dans l’océan. Je me demanderai si c’est cette somme de frustrations, de contrariétés, de chagrins, d’oppositions qui poussent un(e) adolescent(e) à ne plus voir la maison de ses parents en peinture, à la quitter. Je me demanderai si ce sont des raisons suffisantes pour imaginer mon fils décamper dans une dizaine d’années. Je me demanderai pourquoi, malgré toutes ces paroles entendues enfant, je ne suis jamais passé à l’acte – sinon par le silence, les amourettes, la lecture et l’écriture. Je me demanderai quelle part animale de l’enfant sourd à nouveau à l’adolescence, pourquoi celle-ci va s’exprimer de façon violente chez certains d’entre nous tandis qu’elle restera étouffée chez d’autres – comment passe-t-on du muet à Muette ?

@ suivre...


_cet atelier de fabrication de ficelles, de câbles et de cordes, ouvert au public depuis le 17 août 2013, a vu le jour dans le bois de Trousse-Chemise (Les Portes-en-Ré) le 31 juillet de la même année
_horaires d’ouverture : 7j/7 & 24h/24
_nouveaux arrivages : week-end & mercredi

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le dimanche 25 août 2013