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corderie (journal) #2

Ça pue. La première chose que je remarque en ouvrant la porte d’entrée n’est pas le jour dans la nuit mais la mauvaise odeur. Ça sent la merde, les égouts, on se croirait sous la ville, sur les quais du RER à Châtelet-Les Halles. Au bout de l’allée, après avoir effrayé un chat noir et blanc puis un faisan, comme l’odeur est de plus en plus prégnante, je comprends que la mer s’est retirée (dix minutes plus tard, je n’y penserai plus). Je quitte le bois, remonte la route de la Patache. Un petit lapin de garenne passe en trombe à côté de moi, dans un sens puis dans l’autre et des dizaines d’oiseaux s’interpellent d’un arbre à l’autre ou crayonnent le ciel de plus en plus clair par trois ou quatre. Seul petit agacement : le nombre important de 4x4 devant les maisons aux volets verts, bleus ou gris, tous fermés – des locaux, des parisiens, pas de montagnards (même si les plaques d’immatriculation aujourd’hui peuvent ne plus rien signifier, je persiste à traduire le chiffre à droite, celui du département français – une habitude ramenée de l’enfance, des longs trajets en voiture).

J’aperçois la mer au loin qui est basse, une trentaine de bateaux peinent à mouiller dans le semblant de port. Quelques pêcheurs à pied, ligne à la main, sont déjà affairés, petits piquets alignés, silencieux, l’eau à hauteur de leur taille. D’autres préparent leur barque à moteur, des solitaires, quelques duos, peu de paroles échangées. Un homme au volant de sa camionnette regarde fixement devant lui ; il s’est garé sur le sable, le long de l’océan : je ne comprends pas pourquoi il ne bouge pas, pourquoi il ne sort pas, je pense à la mort, peut-être attend-il quelqu’un (il sera le dernier à quitter la plage et ne descendra de sa camionnette qu’au moment où le soleil légèrement orangé aura percé la barrière de nuages à l’horizon). Une femme promène son chien, des pêcheurs rentrent déjà, ceux-là parlent fort avec deux autres types qui viennent de se garer près de la jetée et se prennent en photo pendant que des sternes font des huit et des neuf dans le ciel avant de piquer dans la mer, de plonger et de filer, leur proie dans le bec. Le soleil se dresse, la barrière de nuages (un collier moutonneux et gris qui peut rappeler l’arrière du crâne de certains hommes âgés) lui offre un chapeau un peu grotesque. Sur la jetée la flèche tendue vers le ciel semble indiquer la direction du croissant (ou attend-elle un poisson-lune ?). Je regarde longuement ce tableau vivant, paisible, avant de le photographier, espérant qu’apparaissent sur l’écran les couleurs que mes yeux interprètent, leurs nuances (le mauve, l’orangé, le rose, les gris, l’argenté) mais je n’y parviens pas. Profitant d’avoir un peu de réseau avec le téléphone (je n’en ai pas dans la maison de location), je poste deux photos sur Instagram, conscient de la pauvreté du rendu. Je fume une roulée après avoir mordu dans une pêche plate et enfourné une barre céréale chipée à mon fils avant de quitter la maison. Il est alors sept heures, sept heures trente peut-être, je ne sais plus – je sais avoir regardé l’heure mais depuis j’ai oublié (j’oublie beaucoup de choses, de plus en plus de choses, et si je ne note pas ces choses-là dans l’instant, elles disparaissent illico ; parfois je me demande si mon espace d’écriture ne serait pas comme un disque dur, externe, un endroit où enregistrer et sauvegarder les pas, les sons, les vues, les faits et gestes, les pensées, les sensations, les preuves d’existence, avant qu’ils soient perdus, un lieu autonome et qui ne m’appartiendrait pas, qui ne serait pas un prolongement de mon corps mais une béquille à ma mémoire-passoire, un autre que moi sans peur ni courage que je brancherais et alimenterais, que je souhaiterais le plus juste, à hauteur d’homme, bien à l’abri de mon inclination à inventer, un endroit où ne plus trébucher, ne plus se tromper – mais c’est tout l’inverse qui se passe : le disque dur me vide à mesure que je le remplis et se vide à mesure que je me déplie).

Depuis combien de temps suis-je là ? J’ouvre une nouvelle fois le sac, sors le livre de Philippe Rahmy. C’est à cet endroit, le cul posé sur des marches en pierre, face à la jetée, que je terminerai Béton armé, c’est là que je libèrerai le narrateur.

Tout semble alors avoir repris sa place autour de moi (il fait jour maintenant, nettement) mais je n’arrive pas à savoir si cette situation (la victoire du jour sur la nuit) me rassure, me peine ou me soulage même si je sais avoir souri plusieurs fois entre chiens fous et loups de mer.

Sur le chemin du retour, je peste une fois de plus contre les 4x4 (catcatchien les surnomme mon fils) et pense encore à Philippe Rahmy, à sa force mentale, à son humour, sa finesse, sa peur de blesser, à sa joie de vivre aussi malgré les douleurs répétées dues à l’extrême fragilité de ses os, ce qu’on appelle « maladie des os de verre ».

Le verre me ramène en ville, à la Cité de Verre, New York s’étant déplacée, aujourd’hui c’est à Shanghai (pas que là d’ailleurs) que la reflection (j’utilise volontairement la forme anglaise) verticale rend les hommes et les femmes encore plus soumis, encore plus mortels, encore plus résistants, encore plus forts, encore plus seuls ensemble. Par ricochets, je repense au livre de la solitude, à son invention, aux pères absents, énigmatiques, morts, à ceux qui, déjà père ou en devenir, se demandent s’ils ont déjà été tués par leur(s) fils (et si oui, combien de fois), si l’heure a déjà sonné pour eux. Boucle inévitable, entre les dents de lait percent ces mots qu’on a tous proférés avant eux, dans notre chambre ou en face à face, des mots où se mêlent crainte, rancœur, haine envers les ogres et volonté d’écrasement, avec au fond de soi, toujours, la peur d’être allé trop loin dans la demande, que le vœu finisse par s’exaucer, alors soudain ces désirs incontrôlables de puissance et d’anéantissement se voient rejoints par la peur de l’abandon, la peine inconsolable, la solitude des déjà orphelins : comment vivre en roi quand le roi est mort ? quoi désirer d’autre à présent qu’on a la preuve de régner ? quoi attendre d’autre maintenant qu’on est grand, maintenant qu’on est maître, maintenant qu’on est seul, maintenant qu’on ne sait rien.

Cette fois il fait parfaitement jour, sauf derrière les volets des villas baptisées, sur la route de la Patache. Un doux silence règne dans la maison du petit bois. Je retourne dans le canapé du salon, face à la porte-fenêtre. À présent je peux dormir.

@ suivre...


_cet atelier de fabrication de ficelles, de câbles et de cordes, ouvert au public depuis le 17 août 2013, a vu le jour dans le bois de Trousse-Chemise (Les Portes-en-Ré) le 31 juillet de la même année
_horaires d’ouverture : 7j/7 & 24h/24
_nouveaux arrivages : week-end & mercredi

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mercredi 21 août 2013