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corderie (journal) #1

Il ne fait plus tout à fait nuit, un peu de lumière filtre à travers le petit volet en bois, carré, qui me fait face. Ce n’est plus tout à fait la nuit, ce n’est pas encore le jour mais si le soleil n’est pas visible ses rayons illuminent légèrement le bleu-pétrole du ciel. Il est cinq heures, cinq heures trente, impossible désormais d’être plus précis car, tandis que j’écris, la chaleur fait déjà tourner les têtes et j’ai perdu l’heure exacte du réveil, celle qu’affichait le smartphone, celle d’avant l’aube.

Au matin je n’ai jamais la mémoire du temps, je n’ai pas non plus la mémoire de ce qui se joue en moi ou autour de moi, depuis longtemps je dois me débrouiller avec ce manque, cette approximation ; si je ne prends pas de notes au moment où j’ouvre les yeux, les rêves que je viens de faire, ce que je vois ou perçois, ce qu’on me dit, tout disparaît indubitablement dans les secondes qui suivent ; je me sais poreux et je connais ma capacité d’oubli, d’enfouissement, de refoulement ; j’ai longtemps pesté contre ces amnésies matutinales jusqu’à accepter, à force d’habitudes, l’inexactitude, la reconstitution souvent vaine, fragile, le décalage entre ce qui a été vécu et ce que je crois avoir vécu, ma fiction de vie.

Ce dont je me souviens de ce petit matin n’est pourtant pas si vague, plutôt imprécis en ce qui concerne le temps : je n’ai plus sommeil et sais que je ne me rendormirai plus, je quitte la chambre, Béton armé de Philippe Rahmy à la main et je m’installe dans cette partie de la maison louée pour deux semaines, ce qu’on pourrait appeler salon (puisque les propriétaires ont eu l’idée idiote d’installer un écran de télévision sur une commode) et où nous n’allons jamais, pour le terminer. J’ai commencé la lecture de ce récit hier soir et j’aime la force avec laquelle le narrateur, qui dit n’avoir jamais voyagé jusque-là, transbahute son corps fragile dans les rues de Shanghai, affuté d’un regard circulaire qui jamais n’abdique, dans le présent et ce, malgré les souvenirs que lui renvoient les vitres des buildings ou les yeux des passants, des souvenirs parfois douloureux. J’aime sa langue, son rythme, sa tension : un arc bandé où sont tendues l’énergie vitale et meurtrière, la brutalité imbécile et soumise, la beauté malade d’elle-même de cette ville qui se dresse et s’enfonce, s’étend et se comprime à mesure que les hommes la font, la défont. J’aime son corps-à-corps (et le mot n’est pas assez fort encore) avec la ville et ceux qui la traversent, la gravissent, s’y enfoncent ou s’y cognent, ces multiples corps qui pourraient ployer et se briser à n’importe quel moment : celui du narrateur (il revient à nombreuses reprises sur sa maladie), celui des travailleurs, des errants urbains, des exilés, des assoiffés de sang, de sexe, de musique, celui de la ville elle-même. Et c’est dans ce rapport à corps perdu dans la ville que soudain la mémoire de celui qui a entrepris de raconter son séjour et ses allées et venues va prendre le pouvoir et le dessus sur l’événement (la résidence d’écriture). Le récit partira ici dans une autre direction, celle de la quête intime (quasi proustienne), de la dette : la vue d’un corps inerte sur la route faisant ressurgir de manière inattendue un autre corps immobile. C’est d’un autre combat qu’il sera question désormais : corps cassé accueillant ceux qui ne sont plus, corps fragile et toujours plus alourdi par les pertes dans cette ville où les corps sont portés, transportés, emportés. Le narrateur refera alors le voyage, des dizaines d’années en arrière et des milliers de kilomètres plus à l’Ouest, parce que la mort aura posé le visage d’un enfant mort sur celui d’un autre, à cet endroit précis où se comprime et résiste la ville, où elle ne tient debout que par l’astucieux assemblage d’un matériau qui allie béton et acier et où les vitres posées par les hommes, en Narcisse, se reflètent indéfiniment en défiant les mortels, le ciel et peut-être même l’invisible.
Ce qui pourrait s’opposer à la maladie des os de verre est au contraire une image saisissante dans ce récit sensoriel : comme pour le béton, le corps du narrateur résiste très faiblement aux efforts de traction, lui aussi a dû s’armer pour tenir debout, non pas en s’alliant à l’acier mais à une autre armature : la littérature, aux histoires lues par sa mère qui l’ont fait se relever et, plus tard, en se coltinant aux mots, au rythme, au souffle, à l’écriture. Et au-delà de sa manière d’être au monde, dans ce monde inconnu, étrange, étranger, c’est cette langue qui donne sa puissance au style de Philippe Rahmy, une langue qui tente de résister à la compression et à la traction.

Je suis dans le canapé (on reparlera plus tard de ce sac à puces sur lequel j’aurais mieux fait de ne pas m’étendre), allongé, et je lis. Il me reste une quarantaine de pages, pas plus, et j’aimerais ralentir ma lecture quand soudain je réalise que je suis arrivé à ce moment précis qui précède le Lever du Roi, alors je sors et prends la direction de la plage qui n’est qu’à deux cents mètres, une fois traversé une partie du petit bois de Trousse-Chemise.

@ suivre...


_cet atelier de fabrication de ficelles, de câbles et de cordes, ouvert au public depuis le 17 août 2013, a vu le jour dans le bois de Trousse-Chemise (Les Portes-en-Ré) le 31 juillet de la même année
_horaires d’ouverture : 7j/7 & 24h/24
_nouveaux arrivages : week-end & mercredi

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le samedi 17 août 2013