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Avant | 30 juin 2003

Je me suis demandé ce matin pourquoi mon plaisir (en tout cas : mon attente du plaisir) était tellement lié au sentiment de solitude. Pourquoi par exemple je n’avais pas ressenti la même satisfaction lorsque je me masturbais dimanche dernier, tandis que Jean-Pierre travaillait dans la cuisine – et que son accord, qui me semblait jusque là crucial, était obtenu. Je pense que cela a à voir avec la trahison, avec la culpabilité peut-être. Peut-être faut-il se sentir coupable pour ressentir du plaisir. Hier Jean-Pierre m’a sucé dans la cuisine, il prenait des photos de moi avec sa caméra, qu’il exportait vers son ordinateur, il était fier de lui, d’avoir appris par lui-même une nouvelle fonction, une nouvelle capacité de son ordinateur, il me photographiait – et les photos étaient très réussies, à nouveau – et soudain il a posé l’appareil et s’est penché sur mon sexe qu’il a pris dans sa bouche : je me suis laissé aller, j’ai vite bandé, j’ai écarté mes fesses, et fait glisser un de ses doigts vers mon cul, qu’il a laissé à la lisière de mon anus, sans le forcer – je désirais une pleine possession, en même temps, sans gel, cela aurait été douloureux, et je n’ai ainsi ressenti que du plaisir lorsque je me suis brusquement vidé contre lui. Il a tendu sa hampe, il a dit : regarde ce que j’ai pour toi, je me suis mis à genoux et l’ai fait jouir de ma bouche et de mes mains en un temps record. Il a dit après : c’était rapide, mais c’était bien, j’ai répondu que l’on en avait apparemment sacrément besoin, vu la violence et la promptitude de la jouissance. On a enchaîné avec le visionnage des dernières photos, puis on est retourné chacun à ses occupations – moi le nettoyage de l’iBook pour le donner à Françoise aujourd’hui, lui, d’autres fonctions de son portable à explorer. Avec Jean-Pierre le plaisir est immédiat, déculpabilisé. Face à l’écran, le plaisir forme une vague houleuse à l’intérieur du ventre qui vient se fracasser sur mon sexe et ma conscience. L’envie monte lentement comme la marée, et la satisfaction laisse un regret comparable au retirement de la mer. Avec Jean-Pierre, je ne me pose aucune question. Sans doute ai-je besoin des questions – ce qui répondrait à ma question initiale : dans la solitude, je trouve le moyen de m’interroger. Qui suis-je ? Et qu’est-ce que je désire ?

J’ai finalement joui devant Descent, après avoir mis en rideau le drap blanc qui nous protège des ouvriers, j’ai joui rapidement, lorsque les acteurs s’embrassaient à pleine bouche, ça s’est délié dans mon ventre, et la vague a éclaboussé mon torse, et j’ai fermé les yeux. J’ai passé plus d’une heure ce matin en ligne, pour rien, je n’ai eu aucune satisfaction. J’ai décidé peu ou prou de virer les pseudonymes, de les supprimer. De commencer par les courriers, virer à présent tous les courriers reçus, toutes les photos. Toutes, tout le monde. Faire disparaître les autres avant de me faire disparaître moi. Les courriers de Paul, et les photos d’Olivier. Arrêter ça.
Arrêter ça ? (seconde voix, qui m’interpelle) Arrêter ça ? Mais pourquoi, Laurent ? Qu’est-ce que tu fais de mal ? À part perdre ton temps… Arrêter quoi ? D’aimer les hommes ? De les rechercher, de les poursuivre ? Arrêter le désir ?
J’ai décidé de virer, je n’ai rien décidé du tout, reflux des décisions : je n’arrête rien. J’ai joui, je viens de jouir. Vacances dans moins d’une semaine, cela va s’arrêter de soi-même.
N’arrête rien, laisse faire. Laisse aller. Oublie.
Et, conseil : branle-toi immédiatement devant un film. Ne perds plus de temps.
Et, autre conseil : écris. Chester et Paul, et Al… La chambre. L’escalator. Écris.
Me reprendre, me calmer, sécher après la douche, ramener la respiration à un rythme naturel, ramener le corps à une vie saine. Une vie saine – que j’ai, en me purgeant de mes humeurs le matin. Purge, vidange.
Arrêter quoi, Laurent ? De vivre ?
Oui, peut-être.
Oui – mais pourquoi ?
Non, en vérité.

11:15.
Le nouveau Mouvements dans la boîte aux lettres, des invitations, des vernissages. Il est possible que le Festival d’Avignon souffre de la grève des intermittents du spectacle – Montanari a annulé purement et simplement Montpellier Danse (à la fois par solidarité et pour couper le mouvement – qui se plaindra, dans ces conditions ? Le spectateur n’est plus la victime, ni les intermittents : c’est Montanari lui-même qui le devient. Qu’en penser ?). Il n’y a pas d’e-mail réellement intéressant – Dena nous invite le 13 juillet pour un festival des pierres peintes, nous serons à Villequiers, tant mieux. Je voudrais qu’il y ait… Je voudrais. Je veux encore, tellement. J’attends encore, tellement. Il faut accepter les rythmes des uns et des autres. Il faut accepter les rythmes du travail, de l’édition. Il faut que j’accepte que dans l’intervalle, je suis quand même un vendeur. Je voudrais que tout dépende de moi, que tout soit fait, terminé, publié, je voudrais que tout soit prêt. Je cherche (quoi ?) dans les pages de Mouvements… Je cherche mention, je lis : « Christine Angot ». Bien sûr. Je voudrais qu’il y ait mon nom, ma photo. Mes titres, ma vie. Je voudrais tellement, encore. Je veux, j’attends encore, tellement. Il faut partir en vacances très vite, pour ne pas en revenir, il faut que tout coule, que les choses avancent sans moi. Il faut y croire, ne pas (déjà) désespérer. Il faut de la confiance, en plus de la patience. L’amour est accessoire, ce n’est pas ma motivation. L’amour : c’est toi et moi, ce n’est pas ma motivation. L’amour, toi et moi, mais : des livres. La reconnaissance. L’argent peut-être – et encore… Un truc que je ne vois pas, après lequel je cours. Les festivals de l’été, et la raison pour laquelle j’aime les spectacles – ne pas la dire, ne pas me révéler. Croire encore que je suis quelqu’un comme les autres – un spectateur. Il faut croire en quelque chose.
Je crois que tu m’aimes.

Je ne porte pas de slip parce que dans Fastlane, le héros n’en portait pas non plus, que son pantalon taille basse moulait son cul cambré et que son bas-ventre (abdos impeccables) apparaissait par dessus la limite du jeans, pas idéalement plat, mais mis en valeur, sans l’élastique du sous-vêtement qui comprime. Marie a dit l’autre jour, désignant mon caleçon : ça fait un bourrelet, là… Je ne porte pas de slip, je vais porter mes jeans taille basse à même la peau, je me veux sexy, et bien dans mon corps. Il faut à nouveau que j’attaque la gym, il faut à nouveau que je m’occupe de moi. Que j’aie cette force de conviction là, que je peux être réellement : magnifique. Fastlane cela dit est une mauvaise série. Mais ce n’est pas de qualité que l’on parle ici.
J’ai envoyé un télémessage à mon père hier soir, qui est devenu accro de 24, disant : « Myers, CTU ? » J’ai dit à Jean-Pierre qu’il fallait assumer. Je ne sais pas qui je suis, entre les identités que je souhaite acquérir. Mais homme ou femme, il faut que je sois parfait. Mon Vice de forme.

Vérifier les mails, c’est-à-dire : H&O (pour bonne réception de mes docs) ou Kinu (pour relancer le débat). Vérifier les mails au retour du déjeuner avec Françoise à qui j’ai confié l’iBook ; elle a dit : je te le redemanderai peut-être en août, si je pars dix jours… J’ai répondu : garde-le, ça me paraissait plus simple. Très chaud dans la chambre, malgré l’absence de slip – mais le pantalon, les chaussettes… Je suis descendu manger ainsi, Françoise disait : t’es super bien foutu quand même… Ça allait, je sentais qu’il y avait du potentiel. J’ai souri au type qui fait du vélo sur Gambetta, qui passe de temps en temps à la Fnac, piercing et tête rasée, qui ne me dit pas bonjour systématiquement, c’est une sorte de jeu, pas clair, il passait en voiture, j’ai souri, il a souri en retour. Et : près de la voiture de Françoise, un gars torse nu, très à mon goût, qui ressemblait à l’un des acteurs du porno de ce matin, et qui m’a regardé à deux reprises, c’est-à-dire : retourné, et puis croisé mon regard, et donc retourné encore. Il a démarré son camion jaune qu’il a conduit à l’opposé de ma route, tandis que la voiture de Françoise, elle, descendait Gambetta, comme moi à pieds. Il ne peut rien se passer.

J’ai dit à Françoise : je crois que je ne vais rien faire de l’après-midi… Elle a dit : t’as raison, j’ai répondu que je culpabilisais, elle a demandé pourquoi, j’ai dit que ne rien faire me semblait coupable, elle a argumenté que je travaillais toute la semaine, j’ai répondu : je sais.
15:30.
J’ai joui une seconde fois devant une autre scène de Descent. J’ai commencé à écrire Chester et Paul, je ne suis pas content de ce que j’ai écrit. J’ai soif, je suis à poil, je n’ai envie de rien. Je confirme. Je voudrais être capable de ne pas m’en vouloir. Mais.

Dormi deux heures, rêvé que je me noyais dans une cage d’acier, conçue pour être une sorte de jeu de visite d’un port (…), j’arrivais à débloquer les barreaux, mais ce faisant je perdais une précieuse mallette dans laquelle il y avait toutes mes affaires – dont mon portable et mon portefeuille, c’est la deuxième fois que je rêve que je perds mon sac en moins d’une semaine. Je me suis réveillé à six heures, j’ai terminé le croissant à l’abricot que Jean-Pierre m’avait acheté ce matin pour le petit-déjeuner, j’avais mal aux dents en me levant, une douleur qui occupe le côté gauche de ma tête – je pense finalement que la douleur n’a rien à voir avec mes dents. Il me faudrait faire des examens, d’autres examens, quelque chose d’autre, poser des questions – mais à qui ? Je n’ai pas de nouvelles de Joëlle, je me demande ce qu’il y a. La même nuit où j’ai rêvé de la mort de mon frère, j’ai rêvé que Joe perdait son bébé – dans le rêve c’était Noémie, ce n’est qu’au réveil que j’ai réalisé que Joe était à nouveau enceinte. J’ai appelé Mathieu, qui allait bien. Je n’ai pas appelé Joe pour vérifier, ça me paraissait idiot. À présent, je me demande…
18:30.
Les journées de repos s’articulent autour du journal et de la consultation des mails, du courrier le cas échéant, et du déjeuner avec untel. Puis : attente de Jean-Pierre. Lorsque l’on me demande, je réponds spontanément que je n’aime pas les vacances. C’est vrai. Je n’aime pas ne rien faire. Je ne suis pas fait pour ça.

Augustin, roi du kung-fu – une merveille.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 30 juin 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mardi 2 juillet 2013