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Avant | 27 juin 2003

Commencer par le journal, du moins : essayer cela, commencer par le journal. M’être déshabillé en rentrant du café, ne pas m’y être senti bien, à l’aise, question de tables, question de distribution, question de lecture aussi : avoir emporté le Contact des mois de juillet-août, et les épreuves du dernier McLiam Wilson, ne pas aimer ce que j’avais à lire, ne pas avoir envie de lire. Mal entouré peut-être, ou : pas la bonne distribution des tables. Avoir eu envie d’autre chose, après les rêves de la nuit où je perdais mon sac à bord du nouveau tramway (wagon individuel flottant) qui m’emmenait le long du Paillon vers Carrefour – où je n’arrivais pas. On a regardé la soirée thématique Gay et Glamour d’Arte, en fait on a regardé le début seulement, on a zappé sur le premier reportage, un photographe à la con qui pérorait sur son boulot en faisant poser des gars extraordinaires, espagnols (coup de cœur pour Gorka), les corps étaient somptueux, les photographies résultantes, admirables, les poses, réussies, les yeux, transparents, les barbes de trois jours, piquantes à loisir, les mâchoires, carrées, les cheveux, noirs, huilés. Les pectoraux… On s’est endormi calmement, l’un à côté de l’autre, on n’a pas envie de faire l’amour avec la chaleur, on le sait, c’est chaque été pareil. J’ai appelé ma grand-mère (qui avait eu des frayeurs il y a quelques nuits : se réveillant, elle avait trouvé du sang sur son oreiller, qui venait de son oreille, du côté de son opération du cerveau, elle pensait que le drain qui vide la poche de sang qui habite son crâne était percé, qu’il s’écoulait par le conduit auditif, qu’elle allait se vider ; finalement l’hémorragie s’était arrêtée, et le médecin qu’elle avait vu le lendemain avait conclu à une rupture de petits vaisseaux dans l’oreille, sans doute due – elle aussi – à la chaleur) pour lui dire que l’on arriverait chez elle la veille de mon anniversaire, le 5 juillet – exit la Gay Pride à Marseille, et la lecture d’Hubert Colas. Mes jours pour la fin juillet ont été accordés, et nous irons, s’il reste des places de spectacle et des chambres d’hôtel, en Avignon pour trois nuits (voir entre autres Christine Angot). C.A. avait écrit un petit texte pour la mort de Jean, le directeur de la librairie Molière de Montpellier, qui était publié dans le Livres Hebdo de la semaine. J’ai failli le photocopier pour le ramener à Jean-Pierre, ou l’envoyer à Céline, besoin de me situer par rapport, toujours, à Angot, qui écrivait qu’elle serait à la Fnac cet été, Fanette (la femme de Jean) disait qu’elle viendrait l’y voir – une lecture, je supposais (ce que ne confirme pas Contact).
Il est 8:20, je suis nu, bien sûr je sais que je vais connecter internet.

Je n’imagine pas ma prochaine facture de téléphone. Je n’essaie pas. J’ai joui face aux photos d’un bodyguard américain qui serait en France en octobre, il écrivait : « not in your town but soon will be », j’ai demandé : « when ? » Il a proposé : « shoot it on my face », j’ai répondu : « i wish. » J’ai joui dans un kleenex au lieu de cela. Ce n’était pas bien. Je discutais en même temps avec un Haïtien, physique épais, professeur d’art, et art therapist, qui m’envoyait des photos sages, « moi au bar », « moi avec ma copine lesbienne », « moi etc… ». Une fois que j’ai joui, la conversation avec lui a pris le dessus, j’ai dit que j’envoyais mon corps en photo parce que j’avais le sentiment d’appartenir au monde. Ça m’a fait rire, ma notion d’universalité. Il y a quelques jours je me disais qu’avec les photos envoyées à H&O de mes cheveux longs, il faudrait que j’arrête de balancer ma photo sur le net. Que le rapprochement serait facile si… Il faut dans les jours prochains que je supprime les comptes. Cul. En même temps j’ai peur que ce soit puéril. Une manœuvre à la con qui en entraînera une autre : un nouveau compte. Et : la même chose, à nouveau. Il faut que je parvienne à ne pas me connecter, ou bien à ne plus échanger de photos avec n’importe qui dès que j’ai envie de jouir. Les gens ne jouissent pas avec moi, je ne jouis pas avec eux, nous sommes seuls, chacun d’entre nous face à sa propre jouissance, son propre fantasme, son propre manque. Il y aurait sans doute, en aurais-je la capacité, une vraie analyse à faire, je veux dire : un roman.
Le temps, couvert, rayons de soleil à travers la nappe de nuage. L’air frais à travers le vasistas. Inattendu.
Il est 10:25, l’heure tourne inutilement. Il faut réserver un hôtel en Avignon, aller chez Picard acheter des glaces, il faudrait aller voir si la piscine est ouverte, et le cas échéant m’y baigner. Rendez-vous avec Anne à treize heures trente pour parler de mon travail (aucune illusion ici, conversation inutile, encore du temps perdu), puis j’enchaîne à quatorze. Soirée chez Séverine, barbecue, avec Françoise, Marie, Jean-Pierre ne vient pas. Vendredi 27 juin, et la tête, douleur interne, tempe gauche, qui perdure – j’imagine le pire, rupture, blackout, la fin. Plus besoin de supprimer les pseudonymes si l’acteur principal fait une attaque.
C’est lassant, quand même…

Confirmation de mes dires : la facture de téléphone dans la boîte (cent onze euros, pour quatre-vingt dix-huit le mois dernier, je souffle). Inrocks, programme de Canal+. Facture EDF, jamais l’une sans l’autre. J’ai trouvé une chambre en plein cœur d’Avignon, quatre-vingt cinq euros la nuit, option jusqu’à lundi – je m’occupe des places de spectacle cet après-midi. Jan Fabre, François Verret, Christine Angot, Rodrigo Garcia. Je trouve que ça sonne bien. Angot est dans le hors-série de artpress sur la censure, elle est dans Livres Hebdo, elle est à la Fnac de Montpellier, en Avignon à la fin du mois de juillet, à Manosque à la rentrée. Mon prochain roman s’appelle Femme qui marche, je veux dire : mon prochain roman publié. Pour le public, pour les gens qui liront, pour les amis qui ne sont pas des intimes, ce sera : le prochain roman, le deuxième livre. Laura en 2000, Femme qui marche en 2003 (2004 ?). Ensuite… ? Je voudrais qu’il y ait quelque chose à faire, à propos de la publication, mais je sais qu’il faut maintenant attendre le texte revu, le revoir à mon tour, le retourner, attendre ensuite les épreuves, à revoir, à retourner encore, synonyme de bon à tirer, puis l’impression. J’ai écrit une mini bio et une bibliographie pour la Festival du Livre et de la Parole de Saint-Laurent (ça a un côté catho, quand même) : il faudra envoyer une photo, à destination de la municipalité qui présente les auteurs aux enseignants supposés travailler avec eux. Il faudra donc que je travaille avec des enseignants – je croise les doigts : Jean-Pierre… On verra alors. J’ai envoyé un e-mail à Aïcha Hamu et Arnaud Maguet à propos du travail avec Marguerite, leur ai proposé de travailler avec moi, illustrateurs : Géraldine n’y arrive pas, elle n’est pas concentrée, elle est enceinte, elle a chaud, elle dit qu’elle a le sentiment de laisser passer une occasion. Peut-être… Je la rassure, reprends mes billes.
Jean-Pierre appelle, je lui dis que j’ai eu -10% chez Picard, il demande : en quel honneur ? Je travaille à la Fnac, le vendeur à la caisse m’a dit : entre commerçants, c’est normal. Jean-Pierre dit : ah je vois ! Le gars ressemble à un rugbyman, il n’est pas mal, sûrement pas gay – mais je n’ai aucun flair là-dessus. C’est désespérant. Il dit : il fait bon ici, parce que je me plains de la chaleur, je dis que je suppose que l’on ne peut pas habiter dans le magasin, il répond : il y a une chambre derrière… Je ne relève pas, c’est après que je pense à la répartie : on peut visiter ? Je ne pense pas au sexe quand je suis loin de l’écran, c’est après que cela vient. Ça vient. Là encore : une connexion ? Une dernière connexion avant de partir au boulot, avant de partir rejoindre Anne, avant le travail, et la recherche des places de spectacles – Angot, Fabre, Verret, Garcia. Je vais acheter le hors-série de artpress, l’obsession revient elle aussi. Il n’y aura peut-être plus de places, peut-être que si… Mon prochain roman s’appelle Femme qui marche, j’ai hâte qu’il y ait une couverture, un objet, une raison enfin d’être fier de moi.
Je n’ai rien à me reprocher.
Je ne fais rien de mal.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 27 juin 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le dimanche 30 juin 2013