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Avant | 13 juin 2003

Je crois que je n’ai rien à raconter. La maison est crade à cause des travaux, et il n’y a pas de courrier dans la boîte. Je n’ai pas envie de parler de ma branle quotidienne, elle n’a pas plus d’intérêt que celle d’hier, ou celle d’avant-hier. Elle fait partie de mon hygiène au même titre que la douche. Elle prend plus de temps, et me coûte de l’argent – la seule différence ? L’eau finalement coûte cher aussi.
Je me suis baigné dans la Méditerranée. Cela faisait longtemps. Je me suis étendu sur les galets, sur un coude, pas complètement allongé, je regardais Phœbe et Justine. Je discutais avec Emily. Famille. Je suis remonté vers la maison, la peau et les cheveux salés. Je me suis senti vivant, et sain. Malgré la branle, le sentiment perdure.
Vendredi 13.

À Kinu Sekigushi :

« repensant à ce que tu as écrit, et avant d’entreprendre toute modification, puisque tu es supposé m’en envoyer plus à propos du troisième chant…
voilà ce que je ressens, c’est-à-dire : voilà comment je travaille, spontanément
je m’attache à une légende, thésée, œdipe, ariane, ganymède, j’en digère quelques phrases piochées ça et là dans des recueils de mythologie ou dans mes souvenirs, ma recherche n’est ni exhaustive, ni bibliophilique, disons que je m’imprègne d’un mythe, et à partir de ce que j’en retiens, je crée…
j’écris
ta position est étrange, elle me surprend à chaque fois : tu es à la fois du côté du lecteur, tu lis, tu entends les mots, les sentiments, tu les extrapoles, tu les expliques, je veux dire : tu me les expliques… tu fais le travail d’un critique, tu vois des choses auxquelles je ne pense pas particulièrement lorsque j’écris, moi je me laisse aller à un sentiment qui domine, qui prend corps, qui a quelque chose à dire, et s’exprime ; toi, tu expliques, tu comprends, et à partir de ce que tu comprends, tu voudrais que ce soit ainsi
tu comprends ce que je veux dire ?
dans le cas de narcisse, c’est flagrant : tu as lu et aimé les trois textes, tu as ressenti toi-même qu’il y avait entre eux un point commun, trouble, non-exprimé… mais au lieu de t’abandonner à l’écriture, au rythme, à la sensation que fait naître en toi l’écriture – et que tu résumes fort bien, ce qui me permet d’oser dire : c’est réussi – tu synthétises, et tu voudrais que l’on réécrive l’histoire pour qu’elle vienne conforter :
– soit ta compréhension du texte, ta façon de te l’approprier
– soit la légende elle-même, celle que tu as lue, les morceaux bibliophiliques que tu as toi-même incorporés et qui ont fait écho (le joli mot) en toi…
revenons à narcisse :
– au sujet d’ameinias, tu écris : on peut aller jusqu’au baiser… oui, on peut, mais non, moi je ne crois pas, je trouve que la frustration est ce qui caractérise la relation des autres envers narcisse, et c’est important que rien de physique ne se produise jamais (même, et surtout, pour narcisse)
– au sujet d’écho, tu dis qu’il serait bien que le chœur annonce avant le chant que la muse est frappée d’un sort qui l’oblige à répéter la fin de chaque phrase entendue : mais c’est exactement ce que le chœur fait dans la partie qui précède le chant d’écho !
ensuite, personnellement, je pense qu’écho racontant son aventure est une voix propre, une voix personnelle qui a des choses à dire… je crois que chacun raconte son histoire d’une manière subjective, qui est la sienne, que par conséquent écho ne peut pas se piéger à son maléfice… sur un plan tout bêtement stylistique, qu’écho répète les phrases de narcisse l’empêcherait de se nommer elle-même, donc tout le texte se casserait la gueule… j’entends bien ton argument : héra a condamné écho etc. mais je ne raconte pas la malédiction d’écho, je parle de narcisse vis-à-vis des gens (mortels et dieux) qui l’ont puni…
– au sujet de narcisse : punition ou cadeau, c’est pour moi toute l’ambigüité ; l’amour de narcisse, du moins sa soumission à écho, lui permet de croire que c’est un vœu qui a été exaucé, de pouvoir se regarder dans le lac, de se voir enfin (comme toi, je pense bien sûr que cela le travaille : d’où sa fuite dans les bois, dans la nature, seul, très vite) ; on sait dans le chant d’écho que la muse piège narcisse parce qu’elle se sent bafouée : n’est-ce pas troublant qu’en faisant cela, elle donne à narcisse plus grand plaisir encore que celui d’aimer ? qu’elle réalise son vœu ?
je suis très touché par ta lecture précise, par tes commentaires, par tes recherches, par ta perception des personnages : mais à trop vouloir comprendre, je crois que tu gâches la magie, ou simplement la simplicité d’un texte qui donne à voir un aspect d’une légende, sans s’attarder sur sa véracité – si tant est qu’une légende soit fondée…
ceci en réponse naturelle à ton dernier mail, que je n’ai pas relu, juste entendu, dont je me suis imprégné, et pour lequel il me semblait qu’une réponse sans entrer dans les détails s’imposait…
j’attends tes remarques plus précises sur le troisième chant pour retravailler véritablement…
un dernier mot : les trois chants forment trois voix, trois facettes, trois histoires distinctes ; narcisse en est à la fois le point commun, le déclencheur et la résolution ; si écho parle d’ameinias, si ameinias cite écho, je crains le vaudeville… que narcisse dans le troisième chant les nomme l’un et l’autre fait ce fameux lien dont tu parlais : ne crois-tu pas ? »

Lorsque j’ai dit à Jean-Pierre à propos de H&O qu’il n’y avait pas de contrat dans la boîte aux lettres, qu’ils avaient peut-être changé d’avis, il a répondu : ne commence pas à me gonfler ou on rentre dîner à la maison… On a dîné en ville, mais à peine arrivés ici, il a pris ses distances, m’empêchant de le toucher. Il a dit : ne me colle pas… Je me suis refermé. J’ai demandé alors qu’il se couchait si je pouvais l’embrasser, il a dit : vite alors ! Il a dit : je dégouline… J’ai osé : ce n’est pas ma faute tout de même ! Et : prends une douche si tu as chaud… J’ai dit que je trouvais anormal qu’il trouve normal de me parler ainsi, il a dit : mais c’est la vérité que tu me colles et qu’il fait chaud. Je n’ai pas su quoi dire, il s’est endormi. Puis s’est levé, j’envoyais un e-mail à Kinu. J’ai proposé un verre d’eau tandis que j’allais en chercher un pour moi, il a murmuré : non merci… J’ai insisté, c’est vrai, j’ai dit : une goutte d’eau, alors ? Il a haussé le ton : tu n’as pas entendu ? Non merci ! J’ai quitté la pièce, bafoué à mon tour.
Écho. Narcisse.
Je n’aime que mon reflet.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 13 juin 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mardi 18 juin 2013