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Avant | 12 juin 2003

J’ai pris sur moi, j’ai emmené le portable au boulot, je voulais écrire, je voulais : déjeuner seul. Séverine est venue me voir, elle a dit : regarde, on était trois entre midi et deux, on mange ensemble à une heure, ils sont trois à leur tour, Anne m’avait demandé de manger à quatorze, ça m’arrangeait, j’ai dit non à Séverine. Elle a dit : à moins que tu ne veuilles pas… J’ai dit que j’avais apporté l’ordinateur, que je comptais travailler. Elle s’est inclinée, elle est partie à treize heures, seule. J’ai bossé une heure de plus, ensuite je suis parti. Quatorze heures précises. Il devait y avoir un représentant ce matin, il n’est pas venu, tant mieux, j’avais un sacré boulot à abattre, j’ai encore du retard – ai-je du retard ? Du retard, de l’organisation – ou la peur de faire un truc de travers, donc : frilosité. Je n’aime pas la frilosité. Hier soir on a fait l’amour, comme je le prévoyais, comme j’en parlais dans le journal hier après-midi, lui sur moi, moi sur lui, je bandais, j’avais envie que. J’ai parlé tandis qu’il s’occupait de moi, j’ai dit que l’ouvrier était là, à la fenêtre de la cuisine, j’ai demandé : décris-moi. Il s’est exécuté, il s’est mis à bander lui aussi. Je nous ai fait cracher l’un et l’autre sur moi, j’avais ma queue dans la main gauche et la sienne dans la droite, que je portais à ma bouche. Il y a eu du sperme à peu près partout, de mon ventre à mes cheveux. Il a demandé : tu te sens mieux ? Ce matin, au café, il était un peu gêné à la mention des travaux ; moi ce fut lorsque je croisai l’ouvrier auquel nous faisions référence. Il m’a semblé qu’il cherchait quelque chose, un truc dans son regard, dans sa démarche vers moi, son mouvement interrompu alors que je revenais du café, que j’entrais dans le hall de l’immeuble : il travaillait dans la cour, il a interrompu son travail (peut-être avait-il fini ?), est venu dans ma direction, je montais déjà les marches, il y a eu un double bonjour. Puis, plus tard, alors que je bandais à l’abri de la chambre, sa présence près de la cuisine, fenêtre ouverte, qui m’excitait davantage que les photos que j’échangeais sur internet. Des amants connus : rien. Rien, aucun courrier. Alors : me rabattre sur des queues anonymes, et jouir bêtement, minablement, sur mon torse, queue à la main, le matin. À l’image d’avec toi, ma queue toujours à la main. Je vis, ma queue à la main, et le sexe dans la tête. Je ne pense, il est vrai, qu’à ça.

Difficile d’oublier l’endroit où l’on se trouve, difficile d’oublier le restaurant – même si salle, vide, calme, personne. Difficile de se positionner, ce n’est pas Paris. L’Étoile Manquante. Même si. C’est difficile de ne pas être à la bourre, de ne pas : me stresser. Je me laisserais aller, je transpirerais. Je me mettrais à suer. À être mal. Je prends sur moi, je fais attention, j’ai ralenti le rythme. J’ai calé les reins sur le dossier de la banquette, je suis tranquille, dans mon coin. Il faudrait : mettre les écouteurs, écouter de la musique, un peu plus d’isolement, plus encore. Il faudrait oublier la voix de la patronne qui débite connerie sur connerie, mais c’est connu, c’est une habitude. Même si je suis d’accord avec le discours que j’entends, à propos d’un restaurant spécialisé cuisine du sud-ouest qui est franchement moins bon qu’ici. Même si c’est la patronne, et son amie (à présent au téléphone, portable, voix qui s’élève dans la salle vide – où est la discrétion ?), même si : ils sont les maîtres des lieux, même si c’est chez eux. C’est bon. Ici, c’est bon. Mais.
Les voix.
Difficile de faire abstraction, difficile d’être chez moi chez eux.
Je suis parti avec le portable, il faudrait aussi partir avec un coussin, pour caler les reins. Il faudrait des heures à rallonge, et une vie en plus, pour faire d’autres choses. Je reviens au boulot. Je reviens au travail.
J’écris aussi, vous savez ?
J’écris – il n’y avait pas d’e-mail ce matin, que de la publicité, je n’ai même pas lu ce qu’il y avait, pas supprimé les onze envois inutiles. Il n’y avait rien de H&O, c’est ce que j’attends. Et dans la boîte aux lettres : rien. La grève, donc : rien. M’enverront-ils un contrat ? M’appelleront-ils d’abord ?

Le café, lui, a refroidi.
Il fait la chaleur qu’il faisait au mois d’août l’année dernière, remarque la patronne.
Oui.

Qu’est-ce que j’attends ?
Qu’est-ce que j’attends de la vie ?
Qu’est-ce que je veux ?
De Jean-Pierre, des hommes, du journal ?
Qu’est-ce que je fais, qu’est-ce que c’est que cette envie, soudaine, brusque, d’emporter le journal avec moi ?
Jean-Pierre : tu te rappelles que dans deux semaines tu dois passer le portable à Françoise ?
Oui.
C’est sans doute pour ça que je l’utilise autant.
Mon portable.
Mon écriture.

C’est le journal, mais, loin de l’endroit habituel de l’écriture, le journal prend une autre forme, une autre tournure. D’autres phrases, un autre style. Je suis loin de l’écran, et des branles du matin. Je suis loin du lit, des échafaudages. Je suis loin des hommes qui sont loin de moi à travers l’écran. Je suis de fait plus près de la vie, et des autres hommes. Mais je suis seul. Attablé. Seul à table. Je pourrais être bien.
Ce n’est pas le cas.

Je voulais, c’est vrai, parler de Nina Myers ce matin, je voulais commencer par cette phrase : « Nina Myers a une fois de plus exécuté Teri Bauer sur mon écran de télévision. » Une fois de plus.
Je voudrais, j’aurais voulu faire quelque chose de Nina Myers. Le texte.
Je voudrais, j’aurais voulu – l’histoire de ma vie…
Mais : Nina Myers n’a pas exécuté Teri Bauer, elle l’a attachée, elle l’a ligotée, elle a dit : Teri, I’m gonna leave now… I’m gonna lock you from the outside, someone will find you very soon… Elle a chargé son revolver, ajusté le silencieux, elle a eu l’air d’hésiter. Elle a quitté la pièce, elle n’a pas fermé, de l’extérieur, c’était un signe ? Jack Bauer a retrouvé sa femme en sang, le ventre en sang – le bébé, mort ? On n’a finalement rien su, ou pas suffisamment.
On peut imaginer.
Je suis Nina Myers, ou : je m’appelle Nina Myers.
C’est important pour moi, l’a été, ça le reste.
C’est important pour moi – ça vous rappelle quelque chose ?

Fin de la pause.
14:55.

L’ordinateur.
C’est-à-dire : retrouver la frappe sur l’ordinateur, l’iMac, la maison, le bureau. Retrouver l’écriture à domicile, à sa place. Si ce n’est que pour parler des déplacements, est-ce nécessaire ?
Est-ce nécessaire de retrouver l’écriture, la maison, de me réfugier sur l’ordinateur, après deux pastis ? J’ai donné rendez-vous à Emily à la plage demain matin. Histoire de faire quelque chose de la matinée, histoire de prendre l’air. Et l’eau. Histoire de m’immerger – Jean-Pierre ne comprend pas, il dit : tu vas retrouver toute la famille à la plage, tu parles d’une fête… J’ai la possibilité de me tirer quand je le veux, comme d’y aller quand je le voudrais. Le but : prendre l’air, m’aérer, m’oxygéner, m’hydrater. Le but : plonger. Et : maillot de bain. Coup de soleil.
Le but : vivre, sport.
Il y avait un grand rugbyman ce soir au magasin, qui me parlait d’un bouquin que nous n’avions pas en stock, que nous devrions avoir davantage, disait-il, ça s’appelait Petits bruits de couloir. Il disait que plein d’amis à lui l’avaient lu, que ce n’était pas seulement un bouquin sur les vestiaires du rugby, que c’était : un livre sur l’école de la vie. Il était grand, beau, touchant. Un peu naïf, comme les sportifs en général, les gars qui ne voient pas le mal – ne veulent pas le voir. J’avais l’air franchement intéressé, non, par son livre ? J’ai retrouvé Jean-Pierre dehors, et Séverine dans les escaliers de la Fnac qui menaçait d’aller lui dire que j’étais avec un grand beau gars, juste pour voir sa tête – parce que je l’avais plantée pour reprendre la conversation avec lui.
Il fait chaud, c’est intenable.
Il fait chaud, c’est comme si les moustiques qui m’ont piqué s’étaient réfugiés sous ma peau, et continuaient à me piquer. C’est comme si le tapis de la chambre, sous le bureau, était bourré de puces qui n’avaient rien d’autre à faire qu’escalader mes jambes, et me piquer. Le représentant de chez Grasset parlait du livre de Christophe Bataille comme d’un échec attendu, je suppose qu’il en sortait un nouveau, malgré l’échec de l’an dernier. Il disait : on lui avait dit, pourtant, mais avec diplomatie, que ce n’était pas bien… Il m’a demandé si on pouvait travailler un titre ensemble, pour septembre, un bouquin sur le nouveau patron de Renault, Carlos Ghosn. J’ai demandé si je pouvais recevoir un service de presse pour la rentrée littéraire, il a dit : qu’est-ce que tu aimes ? J’ai failli dire : Christophe Bataille, pour voir, j’ai dit : Christophe Donner. Il a répondu que ça tombait bien, qu’il y en avait un nouveau. Je l’ai remercié.
Ne pas parler, encore, du travail.
Mais : ça se passe bien, un jour sur deux, lorsque je suis content de moi.
À la maison, l’iMac, l’ordinateur domestique, l’écran dont je parlais à table, au restaurant, loin. Jean-Pierre dans la maison, d’une pièce à l’autre, à présent dans la cuisine, à présent dans le salon, qui lit Télérama, Libé, les Inrocks, il dit : devine qui sera à Manosque cette année… Il m’avait déjà appris qu’il y aurait un hommage à Gabrielle Wittkop, j’avais dit : on ira. J’ai hasardé : Christine Angot… ?
Il y a un e-mail de Kinu, qui me félicite pour Narcisse, à nouveau, m’envoie ses remarques, m’encourage à la suite du travail, propose de faire lire Thésée à un scénariste de théâtre, un de ses amis, qui est intéressé. Je réponds que je suis d’accord, je réponds que je vais bien, je réponds : « H&O apparemment aime mon écriture, croise les doigts pour que cela se concrétise. » Je dis, c’est la première fois. Je dis, je ne dis pas trop, j’ai peur de m’avancer. Je ne dis à personne d’autre, j’ai peur de m’avancer.
Je suis muet, silencieux.
Je suis un auteur.
J’écris des livres, vous savez…


_résidence Laurent Herrou | Avant | 12 juin 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le lundi 17 juin 2013