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Avant | 6 juin 2003

Je crois qu’il fallait jouir d’abord. Il fallait : évacuer, purger, vidanger. Il fallait commencer par cela, m’en débarrasser. Cela a pris à peine vingt-neuf minutes, je n’ai pas fait autant, je veux dire : pas échangé autant, pas attendu autant. Il fallait purger, il fallait faire vite. Rendez-vous chez le dentiste à dix heures, et les ouvriers sur les échafaudages, devant le balcon, la fenêtre de la cuisine. On a installé un rideau de fortune, on garde les fenêtres ouvertes, quand même, à cause de la chaleur. Les nuits sont troublées, mon sommeil dérangé par les bruits de la nuit, l’échafaudage, un accès direct à notre appartement, Jean-Pierre dit : tu as peur ? Ça dépend. J’ai peur, puis je m’endors, et : cauchemars. Alors au réveil, oui, j’ai peur.
Et puis…
Et puis, H&O a répondu, et me propose un contrat pour la publication de Femme qui marche. Je l’ai lu une seule fois, l’e-mail envoyé, que j’ai découvert hier soir parce que Jean-Pierre, travaillant sur le portable, avait allumé mon écran, j’ai demandé : tu fais quoi ? Il a répondu qu’il allait vérifier son courrier, comme il était au milieu d’une manipulation, il a proposé que je vérifie le mien d’abord, j’ai failli effacer l’unique mail, l’adresse électronique ne me disait rien, c’est le titre : « femme qui marche » qui a attiré mon attention. On a ouvert l’e-mail, Sabrina était en ligne, je lui répondais en même temps, Jean-Pierre lisait par dessus mon épaule, moi j’avais peur, Jean-Pierre : oh la la, c’est élogieux avec ça… J’ai expédié Sabrina, j’ai déconnecté, j’ai lu l’e-mail, tête reposée, puis j’ai éteint l’ordinateur, et on a essayé de parler d’autre chose.
Essayé.
On a parlé de la couverture, j’ai fait des propositions. J’ai pensé aux conditions, au mode de réponse, Jean-Pierre a dit : réponds-leur par e-mail, c’est le mode de liaison qu’ils ont choisi. J’ai été surpris qu’ils me demandent mon avis, la phrase disait : « Nous vous proposons un contrat si vous êtes toujours intéressé », Jean-Pierre a remarqué que j’aurais pu entretemps avoir une autre réponse, ailleurs, qui m’intéressait davantage. Je n’ai pas relu l’e-mail, encore ce matin, pas encore fait, il fallait jouir d’abord, évacuer les tensions.
Puis : relire.
Puis : répondre, dire oui.
J’ai demandé à Jean-Pierre : tu es content ? Il a dit : oui, c’est bien… Il me souriait, m’embrassait, j’ai demandé : et moi, j’ai le droit d’être content (parce que je n’y arrivais pas) ? Il a été tout de suite plus enthousiaste, il a répondu : mais enfin bien sûr ! Il m’a à nouveau embrassé, j’ai réussi, à ce moment-là, à m’autoriser à y croire un tout petit peu.

À Henri Dhellemmes :

« très touché par votre enthousiasme,
très ému par votre compréhension des destins verrouillés,
par votre lecture du dernier chapitre qui clôt, en effet, quelque chose,
très heureux à l’idée que jean-loup et antoine, blandine et madeleine trouvent, grâce à vous, cette seconde chance de venir au monde
pour toutes ces raisons, et pour le travail à venir aussi,
pour votre intérêt,
c’est oui, sans hésiter, à votre proposition de contrat
avec mes remerciements sincères »

Ça y est, vraiment ?

Soirée.
Il ne faut pas que je commence, il ne faut pas que ça commence. Le stress. L’attente à nouveau. Le besoin que l’on m’en parle, qu’ils m’en parlent, en permanence. Savoir me contenter. Jean-Pierre a remarqué : avec le bouquin chez Marguerite, et la publication chez H&O, ça te fait une bonne année… J’ai ajouté Kinu, et peut-être Triangul’ère 4, j’ai dit : j’ai du boulot, finalement. J’ai acheté le dernier Angot, Peau d’âne. J’ai connecté internet, j’ai résisté d’abord, je ne voulais pas chercher, me précipiter. Il n’y avait pas de réponse à ma réponse, Jean-Pierre a dit : comment ?! Pas de contrat ? J’ai dit, rire jaune : peut-être ont-ils changé d’avis… Plus tôt Jean-Pierre me demandait : alors, tu as dit oui ?
Oui.
Oui, j’ai dit oui.
Il ne faut pas que ça commence, que je commence à me piéger à mon stress, il faut : respirer. Laisser aller les choses, les événements. Laisser venir. Il faut de la distance, du recul.
Relativiser.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 6 juin 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le vendredi 14 juin 2013