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Avant | 2 juin 2003

Les yeux de Stéphane, le fils du barbu, ce matin au café, étaient tendres, et chauds, lorsqu’ils croisèrent les miens. Sa main, tendue vers moi, s’est encastrée dans la mienne, avec douceur, et plénitude, comme si elle avait été faite spécialement pour ma main, comme un gant, sensuelle, enveloppante. Je crois que nous avons ressenti la même chose, au moment de l’échange, de sorte que le sourire que nous nous sommes adressés a été le plus beau des sourires, large, franc, un cadeau. Je lisais le deuxième chapitre du Delta of Venus, je serrais les cuisses autour de ma queue, humidité féminine qui dégoulinait des pages et baignait mon entrejambe, je savais qu’une fois encore, les mots de Nin me mouillaient. Stéphane s’est assis face à son père, me tournant le dos : j’ai imaginé ma main passant dans ses cheveux, ma paume se resserrant sur son épaule, l’invitant à me rejoindre, j’ai imaginé des choses, l’esprit perdu entre les seins des femmes de Nin, et les sexes des hommes qui se reposaient sur leur rondeur suave. Lorsque j’ai quitté le café, un soupir commun a lié nos regards, à travers la porte de verre. Stéphane est marié, père de famille, fils d’un barbu qui parle très fort dans son téléphone portable le matin, agent immobilier, ou entrepreneur (le père), lui : garagiste, ou concessionnaire. Je suis revenu vers la maison en me demandant si parfois, dans la journée, il se masturbait en pensant à moi, je me suis demandé si je serais capable, un jour, face à face, de lui poser cette question-là : est-ce que tu te masturbes, parfois, en pensant à moi ?
Lundi matin. Jean-Pierre parti à l’école de bonne heure (il ouvre le portail le lundi matin). Je retrouve le journal, internet bientôt, les e-mails. Kinu a appelé dans l’après-midi à propos de Narcisse qu’il aimait beaucoup, il avait quelques remarques, quelques suggestions de modifications à apporter au texte, il a demandé : tu en es où de Ganymède ? J’ai demandé d’abord pourquoi, s’il y avait urgence, s’il y avait du nouveau. Il a dit : non, mais quand je te lis, j’ai envie d’en lire davantage à chaque coup… J’ai souri. J’ai dit que je travaillais, que j’allais travailler, que je n’avais pas réellement travaillé (je voulais dire : écrit) depuis Paris, qu’il suffisait chez moi, d’une impulsion pour que cela reprenne, redémarre. Je n’ai pas dit que l’impulsion venait des autres, cette impulsion que j’attendais, que son coup de fil, un dimanche, me donnait l’impulsion nécessaire pour à nouveau croire en moi. J’ai dit à Jean-Pierre que j’avais pris la résolution de ne plus rien envoyer aux éditeurs de l’année restante, il a levé les yeux au ciel, j’ai argumenté, j’ai dit : rien de ce que j’ai déjà écrit, j’ai ajouté : à moins qu’on ne me le demande – ça l’a fait rire cette fois.
Lundi matin – et la semaine s’ouvre devant moi, pleine de promesses, comme un fruit mûri, éclaté, ou une vulve chaude, béante, trempée.

Buvant un verre de pastis, je tends ma bouche vers Jean-Pierre. Je dis :
« Embrasse mes lèvres à l’anis…
— Mauricette ! » répond-il.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 2 juin 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mardi 11 juin 2013