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Avant | 1er juin 2003

Des rêves. Jean-Luc Verna. Un appartement à Paris, des gens, des tas de gens : artistes. Un trapéziste. Le sexe, toujours – mais diffus, non-exprimé, une attente. J’ai commencé le Delta of Venus d’Anaïs Nin, ce midi, au café, chez André, soleil, je bandais dans le jeans. Sexe hétérosexuel, le sexe de l’homme, la bouche des femmes, leurs mains. Sexe. De Nin, des extraits du Journal pour introduire les textes : Henry Miller, et une commande anonyme, payée par messager interposé, une histoire d’espion pour des textes érotiques. Miller, Nin, d’autres, Nin écrit qu’elle rêve que l’homme, anonyme, achète toute sa littérature, mécène, qu’il soit emballé. Les attentes des écrivains, toutes les mêmes. Je me suis demandé si, reconnu, je chercherais autant les autres. Miou-Miou disait hier soir à la télé à propos des Césars qu’elle ne comprenait pas pourquoi les comédiens avaient tellement besoin de la reconnaissance de leurs pairs. Pourquoi, oui ? Annie Ernaux : « Est-ce qu’écrire est plaire à tel ou telle, Angot (ou Ernaux, pareil, ou Dustan, etc), ou vouloir “être écrivain”, reconnu écrivain ? » Est-ce que ? Je ne sais pas. J’ai pensé à Claire, appeler Claire, je me suis demandé si j’aurais envie, si j’étais connu, d’associer mon nom à celui d’autres artistes pour un travail en commun, je me suis demandé si ce désir-là ne venait pas justement de l’absence de reconnaissance. L’intérêt du (je veux dire : l’intéressement au) nom de l’autre. Exister à travers. Exister.
Écrivain.
Œuvre.
J’écris, dimanche ensoleillé, je reprends la lecture d’Anaïs Nin, et je bande discrètement à la terrasse d’un café, à la lecture d’un inceste, d’une prostituée, d’un homme qui force son sexe dans la bouche de son fils endormi (« The son awakened choking and struck at him. »). Anaïs Nin, Henry Miller, le passé, les autres, avant moi, les attentes d’un écrivain. J’ai demandé à Jean-Pierre de me commander un autre café, il a dit : tu ne préfères pas que l’on rentre manger une salade à la maison… ? Il a ajouté qu’il se rendait bien compte que je commandais un autre café parce que je m’ennuyais.
(je tape vite, habitude, mon domaine)
Je ne m’ennuie pas, je lis Anaïs Nin, je voudrais avoir des journées à rallonge et la possibilité de pratiquer dix activités simultanément : l’amour, le sexe, l’écriture, la lecture, l’apprentissage des langues, regarder des DVD, la télé, écouter des disques, bronzer et faire du sport. Je garde une place à part pour la nourriture – je peux par contre : boire et écrire en même temps, ce que je fais en ce moment, pastis, mauresque. J’ai dit à Françoise que je devais reprendre Couleur mauresque, que j’avais commencé il y a plus d’un mois, qui m’avait bloqué, que j’avais oublié : il fallait que je le relise, que je le reprenne. Elle m’a demandé si je pouvais lui prêter le portable pour les vacances d’été, le mien, pour écrire loin de Nice, pour qu’elle puisse travailler. J’avais consulté Jean-Pierre auparavant, je ne voulais pas qu’il prenne ombrage de ma décision : il a dit oui, j’ai dit oui. Il faudra par contre balayer mes textes, mes mots du disque dur, il faudra confier à Françoise un appareil vide de mon écriture. Mon écriture. Laisser Villa Dorno, seul témoin de notre travail en commun. Le reste, il faudra sauvegarder sur le disque dur externe de Jean-Pierre, ou balancer sur le nouveau portable. Il faudra trouver des solutions, il faudra : improviser.
Écrire.
Vacances.
L’été.
Les attentes, puis : la rentrée de septembre.
Dustan a appelé un jour de juillet, je ne croyais plus qu’il y aurait jamais de réponse positive, je ne croyais pas que cela commencerait un jour, il n’y avait eu jusque-là que des refus, et rien de plus. Dustan a appelé le portable, on était sur la route, entre Marseille et Saint-Rémy de Provence, dans la décapotable, je n’ai pas entendu le téléphone sonner, le portable, déjà, le même numéro qu’aujourd’hui, 1998. En arrivant à l’hôtel il y avait un message, à propos de Dimanche, 20h.50 qu’il ne publierait pas mais. Un espoir. Dustan, en juillet 1998.
Juin 2003.
Cinq ans.
Cinq ans.
Pierre Salducci : la phrase sur la publication que je me lasse d’aller rechercher plus haut dans le journal, sa phrase à la con, sa justification douteuse de l’Union des Écrivains Gais, l’UDEG – en français, ça fait : dégueulasse.
Juillet 1998 / juin 2003. Entre temps, janvier 2000. Laura.
De Kinu, toujours rien.
H&O, toujours rien.
L’Ampoule, toujours rien.
Des autres, toujours rien.
Les attentes de l’écrivain. Mes attentes.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 1er juin 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le lundi 10 juin 2013