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Avant | 28 mai 2003

J’ai écrit mon journal quatre ou cinq fois depuis ce matin, dans ma tête, plusieurs commencements différents de la page du jour, celui-ci y compris. Je suis revenu du café, je savais que j’allais commencer par le journal, je pensais à Margaret Atwood que j’avais emporté avec moi, Murder in the dark, mais j’avais envie d’aller aux toilettes, et c’est ce qui l’a emporté sur la lecture. Une fois terminé, j’ai cherché un disque en rapport avec mon état, mon envie : la bande originale de 17 fois Cécile Cassard. J’ai des désirs d’écriture, comme on a envie de quelque chose d’indéfini, soudain, une sensation douloureuse qui vous accroche les tripes, que vous ne saisissez pas, vous vous demandez : qu’est-ce que j’ai ? Parfois vous soupirez, l’autre vous demande : qu’est-ce qui se passe ? Vous ne savez pas, vous ne savez pas répondre. On vous apprend : cœur qui soupire n’a pas ce qu’il désire, vous vous posez des questions. Vous restez devant la page, blanche ou noircie, vous vous demandez, vous êtes en train de vous demander, ce que vous écrivez, ce que vous êtes en train d’écrire.
Ce n’était pas prévu.
Vous êtes étonné.

Le soir…
On regarde Anne Teresa De Keersmaeker à la télé, un reportage sur Arte, on regarde, il regarde, j’ai décroché, je veux dire : j’ai raccroché, il fallait que j’exerce mon art, le mien, l’écriture, il fallait que je sois aussi, à mon tour : danseur, beau. Je. Je. Il faut écrire, il faut dépasser les mots, il faut laisser aller le corps, j’ai conscience, conscience permanente du blocage du corps, du blocage de l’esprit. On regarde Arte, la danse, l’émission, le programme, le film s’appelle Corps, accords, je vois bien combien le corps, le mien est bloqué, combien il faut le laisser aller, le détendre. On devrait se détendre ensemble, Jean-Pierre et moi, le pouvoir. Pouvoir se détendre, il faudrait : décontracter le corps, l’esprit. Y croire. Je. Je vois bien où j’en suis, je vois : j’attache les cheveux, je sens les cheveux, ils glissent sur le front le cou le visage ils sont là, je vois les cheveux, je les sens, je sais. Il faut attacher les cheveux, je suis passé dans la salle de bains, j’ai : attaché les cheveux. Il faut. Il faut, il faut laisser aller les doigts, il faut ma chorégraphie à moi, la mienne. Je.
Je.
Il faut, il faut, ne faut pas, il ne faut pas que j’écoute, il faut laisser aller le corps, ne pas le coincer dans un effet, il faut avoir confiance, il faut que la chorégraphie soit : là. Vivante. Il faut oublier que c’est le journal, c’est le journal, il faut arrêter avec ça : fixer. Définir. Il faut écrire, il faut arrêter de falloir, il faut écrire. Point. Period.
Je.
J’ai besoin, attaché les cheveux, j’ai : rassemblé les mèches, chignon, je ne suis pas satisfait, il faut que je sois satisfait. C’est mon corps. Mes cheveux. Ma vie, en fibres musculaires usées, non-utilisées, perdues. C’est ma vie : le corps. Tu vas lire, je vais te donner.
Tu es : on, rappelle-toi.
Toi. On.
Les mots importants, Annie Ernaux a aimé, c’est / ce n’est pas important, l’important étant : là, j’écris. Oui. Je. Je lâche. J’ai bu.
Je bois.
Il faudrait écrire la nuit entière, tu vas lire, tu dois aimer, tu ne peux pas, autrement, il faut, il faut encore, il faut que tu lises, que tu me comprennes, j’ai dit : tu ne me comprends pas, j’ai dit : là, LÀ, tu ne me comprends pas. Tu ne me comprends pas. Tu sais, tu ne sais pas.
Laurent.
Cheveux.
Le corps.
Je.
Tu, on.
Il faut que l’on détende le corps, il faut ouvrir l’esprit, tu sais de quoi je parle ? Je ?
Je sais de quoi je parle.
Chorégraphie.
Emmanuelle Pépin peut-être, peut-être Françoise Murcia, peut-être : il faut que l’on accepte. Il faut travailler le corps, il faut dépasser, peut-être que j’aurais besoin de boire. Ou : noyer les fibres les neurones le corps les muscles noyer l’esprit dans le mouvement la sueur tu vois ?
Tu vois ? Tu comprends ?
Danser.
Il faut danser peut-être, mes doigts sur le clavier c’est : la danse. Ce n’est pas que ça, il y a mon corps au bout de mes doigts, et le tien, en prolongement, je, tu, on.
Toi et moi.
Il faut que je vive.
Il faut vivre.
Tu.
Écrire, tu sais, je quitte la télévision, Arte, il faut écrire, je suis : écrivain. Croire, j’y crois.
Je. Je.
Le cou, mouvement arrondi, le chignon sur le crâne que je sens quand je bouge, j’ai attaché les cheveux je ne suis pas satisfait, il faut être satisfait de son corps – je comprends soudain, le poids, le malaise, tes mots. Tu vois : ouvrir l’esprit.
Je veux : ouvrir l’esprit, l’ouvrir enfin, arrêter la sclérose. L’idée fixe. Reçue. Arrêtée. On vaut mieux que ça. Ouvrir, respirer, ça veut dire : grandir. Vivre.
Toi, moi, on.
On est là.
Tu regardes Arte, j’écris, ça pourrait durer toute la nuit – sauf que toute la nuit ne sera pas consacrée à Anne Teresa de Keersmaeker, et c’est dommage. Il ne faut pas
PAR CONTRE
être rattrapé par le quotidien, la publicité les émissions de merde NE ZAPPE PAS
Lis.
Lis.
Ce n’est pas / c’est le journal
pareil, je me libère.
Arrêter les contraintes.

Tu lis, tu dis : c’est compliqué. Tu dis : tu compliques à souhait. Tu dis : ça m’a fatigué. Je t’aime, je te regarde, j’attends de toi, un mot. J’attends. De toi. Tu dis : il n’y a que toi qui puisses te comprendre, tu as raison. Tu.
Je. On.
Tu dis : toi toi moi moi je je on… Fais simple. Je ne sais pas – ce que je te réponds.
Tu lis, et c’est important. Pour moi.
1.

(il s’est passé quelque chose, j’ai imprimé, il s’est passé quelque chose, un changement dans les marges, la pagination, j’ai eu peur d’avoir perdu, les pages, peur, peur encore, le journal, le précieux journal)
ne rien perdre
ne rien : mettre en péril
j’ai agi, “1.”, sans considération pour le PRÉCIEUX journal
(il s’est passé quelque chose)
ne rien mettre en péril
tu lis – et je dégrise
Arte


_résidence Laurent Herrou | Avant | 28 mai 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mercredi 5 juin 2013