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Avant | 27 mai 2003

Je ne suis pas mauvais sur le rayon Droit Éco Informatique. Je crois. Ça commence à peine, ce matin je prenais le poste à neuf heures, j’avais du temps devant moi, seul face aux panneaux pour ranger, pour distribuer mes bacs, les vider, les trier. Demain ? En tout cas, ça s’est plutôt bien passé : je me sentais souriant, détendu, j’ai fait quelques pages de réassort, je ne voulais pas me bousculer et recevoir trop de marchandises d’un seul coup, à ne plus savoir où les mettre. C’est l’aspect difficile du job : ne pas savoir exactement à quoi correspond la masse de bouquins que l’on commande ou que l’on réassortit. Le faire quotidiennement, mais ne jamais être sûr de l’arrivée précise des livres, aussi il peut y avoir trois bacs un jour, et dix le lendemain. Et bien entendu ne pas du tout correspondre avec le jour où on est en forme et où on commence à neuf heures. Je n’étais pas en forme cela dit. Ce matin. Je suis parti, j’étais stressé, je ne savais pas comment ça allait se passer, je considérais ce jour comme ma réelle première journée en rayon, j’avais peur. J’ai dit des saloperies sur Hélène et l’Accueil, encore aujourd’hui, hier je déplorais le bordel avec Séverine, je lui disais : depuis que je suis parti… Je me suis trouvé grotesque après coup. Je me suis dit que si Géraldine passait en magasin et disait la même chose de moi, tout en me faisant des grands sourires de compréhension, je le vivrais sacrément mal. Hélène de son côté me sourit, m’encourage, me demande comment ça se passe pour moi – mais je ne suis pas dupe. Je sais qu’elle est capable de faire la même chose, me dénigrer par derrière. Qu’elle le fera sans doute, à propos d’un bouquin pas en stock, d’une commande non suivie, d’une mise de côté ratée, d’une erreur, quelle qu’elle soit. Je le sais, ce qui me dérange n’est pas qu’elle soit ainsi, mais que je le devienne à mon tour, à l’image des libraires que je critique chaque jour. Il faut se détacher, rester zen. Zen, soyons zen ! Il faut que je m’investisse dans le rayon, que je laisse pisser ces connasses. J’ai déjeuné avec Séverine, Marie et Janique. Mes copines. Je déjeune avec Françoise, Anne-Claire, les disquaires. Mes copains. Il y avait le roux au Biscarra, qui ne m’a pas vu. On a mangé une pizza au Cénac, à l’intérieur, il pleuvait.
Ça va, moi – pourquoi ?
Le grand roux ? Internet ? I can get no satisfaction…
Je sais.
Je sais, je ne travaille pas. Jean-Pierre à S.I.S., je devrais en profiter. Écrire. Je devrais écrire et arrêter de me projeter dans la publication en refourguant mes vieux textes. Il faut travailler, avoir un truc dont je sois fier. Il faut appeler Marguerite Tiberti aussi, pour reporter le rendez-vous du 3 juin (j’ai des représentants importants ce jour-là, j’ai changé ma date de repos hebdomadaire). Il faut travailler, il faut : un projet ? Kinu ne rappelle pas à propos de Narcisse, que faut-il en penser ? Faut-il en penser quelque chose ? J’ai failli écrire à Camille Laurens à propos de L’amour, roman. J’ai cherché Carnet de bal en librairie : le livre n’existe pas ! J’ai été blousé, je me suis fait avoir ! Il n’y aurait pas d’adaptation cinématographique, Stephen Frears et Nicole Kidman ?
(Lorsque j’écris Nicole, mes doigts écrivent automatiquement Nicolas.)
J’ai failli écrire à Camile Laurens, je voulais lui raconter que comme sa grand-mère devant PPDA, je souriais à Jean-Jacques Goldman à travers la télé. J’avais dix-sept ans. J’étais sûr que ses sourires, en réponse, étaient pour moi. Dix-sept ans, j’en avais besoin. C’était avant de chercher Carnet de bal en librairie, avant que je m’aperçoive que je m’étais fait avoir. J’aurais pu vérifier, dans le livre même, L’amour, roman, la rubrique : Du même auteur, je n’y ai pas pensé. Dustan y écrivait des tas de choses, ses films pas encore réalisés, ses projets. Quelqu’un au Rayon, une fille (Cécile Helleu ou Laure Ly) a même écrit un générique à son bouquin – j’y pensais aussi. On ment tous. On raconte.
Écrire ?
Je ne travaille pas, je le sais. Je voudrais partir à Tadoussac avec un ordinateur, il ne faut pas que j’oublie d’emporter internet. Partir sans serait suicidaire, partir avec me condamnerait aux mêmes écueils. Il n’y a pas d’autre choix que : écrire, ici. Ce soir, ou un autre soir, une nuit, la maison. Il faudrait une motivation que je n’ai pas.
Kinu – un appel.
L’Ampoule – trop tard.
H&O – qu’attendent-ils ?
Pierre Denan – impossible.
Annie Ernaux – et… ?
Huber Colas – le silence.
Les autres éditeurs, ceux dont j’ai perdu le compte, les manuscrits envoyés, perdus. Allia, Verticales, Page à Page – qui d’autre… ?
Il faudrait une motivation, il faudrait y croire à nouveau. J’écris que j’y crois, j’écris que j’écris. Je mens, on ment tous.

Ce n’est pas que c’est pathétique, c’est juste que c’est stérile.
22:25.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 27 mai 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mardi 4 juin 2013