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Avant | 14 mai 2003

Je sens bien quand il y a des tas de choses à dire. Je sens bien quand il est nécessaire que j’écrive, même si je ne sais pas dans quel ordre les choses – les choses… Qu’est-ce que ça veut dire ? – vont arriver. Les choses. Les choses ? L’impression de parler d’un truc interdit (je m’interdis : une chose interdite) comme : tes machins. Tu as tes machins ? Moi j’ai des choses à dire. Puisque je n’ai pas mes machins. Et je sens bien que le trop plein de choses à dire va m’empêcher de les dire, ces fameuses choses. Ce pourrait être des prénoms, ce pourrait être des actes. Des sensations, des sentiments – ne pas écrire n’importe quoi, n’importe quel mot, essayer de trouver, à chaque occasion, le mot qui correspond, faire un effort, bon dieu, Laurent ! Un effort…
Il faut que j’écrive, peut-être simplement parce que j’ai joui, et que c’était bien, et que c’était avec Randy, qui est un Américain que je ne connais pas, bien que son visage me rappelle quelqu’un, tout ça parce qu’Olivier, qui m’a branché avec lui, m’a dit qu’il travaillait, Randy, pour Ralph Lauren. J’ai pensé à Rachel dans Friends. Après, j’ai vu son visage, et son torse, et je n’ai plus pensé à Rachel, du moins pas très longtemps : mais son visage, quelque chose d’un modèle, d’un ex-modèle (Ralph Lauren ou autre, qu’importait). Connu. Connu, reconnu, je me sentais, je me sens : en confiance. J’ai joui, il me trouve sexy, on échange des photos, il a écrit : « je veux te voir jouir », il n’a jamais écrit : « je veux », il n’est pas du genre à vouloir. Il écrit en anglais, et les mots en français m’agressent soudain, me ramènent à un sentiment d’adultère, de trahison, ce que ce n’est pas du tout. C’est Randy, en ligne en même temps que moi, et je jouis, et il jouit peut-être, à l’autre bout du monde, dans un pays gouverné par un connard – mais attention, Laurent ! Pas ça, pas de ça, pas cet essai pathétique de rapprocher ta jouissance banale d’une étude socio-politique (et même ces mots, Laurent, fais gaffe !). L’attention, ne pas perdre l’attention. J’ai joui, la caméra braquée sur ma queue, les photos (deux) ont été parfaites, je ne les ai pas regardées, juste senties, juste envoyées. Qu’il jouisse aussi, lui faire plaisir comme il me faisait plaisir. La confiance. Hier, j’ai dit à Séverine et Marie que je n’avais pas confiance en mes parents. Je l’ai écrit ici aussi, je suppose que c’est vrai. Même si je mets souvent en doute les phrases que je dis, j’ai l’impression d’avoir trouvé un truc. De m’y raccrocher. Laurent, le problème avec ses parents, c’est : il n’a pas confiance en eux. Il me faudrait une nouvelle thérapie pour vérifier mon pouvoir de conviction.
Mulholland Drive sur Canal+, que je laisse allumé, je ne regarde pas, me berce des mots, mais les mots sont en version française, perdent, donc. Restent les sons, la musique de Badalamenti. L’ambiance. La nana (voix off) qui présentait le film a dit : quand on fait des films aussi différents que Blue Velvet, Sailor et Lula, Lost Highway, etc… Je me suis dit que c’était vraiment une connasse, celle-là, que les films n’étaient pas aussi différents qu’elle le disait. Ça m’a gonflé, j’ai failli… Ne rien faire… Mais j’ai failli quand même. Lynch – il y a un reportage ensuite, que détruisent les Inrocks, à propos de l’univers de Lynch, mais ce n’est pas possible, je me dis, de ne pas le regarder. Jean-Pierre à Sida Info Service, je suis seul pour la soirée.
J’ai imprimé les cartons pour la soirée du 23, il faut que je me mette aux étiquettes maintenant. J’ai fait quarante cartons, avec le dessin de Géraldine, je trouvais que le rendu était plus joli, le rouge plus chaud, sur papier : le bristol trop blanc durcit le rouge, qui vire vers le rose fushia, je trouve ça moins bon. Je suis perfectionniste – et en même temps, pas suffisamment : je me contente du résultat. Un manque de temps, un manque d’investissement, je ne sais pas. Il faut que je me colle aux étiquettes.
La voix doublée de Naomi Watts, nulle. Mais bon… Dans l’attente de la musique, de la chanson espagnole. L’attente, encore.
J’ai travaillé en rayon toute la journée, je suis passé, peu à peu, glissement, de l’Accueil vers le rayon Informatique et Droit, cela va se passer en douceur relative, en vérité, l’Accueil m’échappe déjà, ça y est, ce n’est déjà plus mon poste, je ne m’y sens plus chez moi, je pense déjà à retirer mes affaires, il faut que je pense que ce n’est plus mon poste, qu’il faut que je demande la permission avant de passer derrière la borne d’accueil – ça m’a toujours dérangé que les vendeurs entrent comme s’ils étaient chez eux : c’était mon poste, cela m’appartenait. Il faudra donc déménager les choses, dès qu’il y aura quelqu’un de nommé, régulier, la nouvelle embauche. Il paraît que suite à la réunion qui m’a valu la gueule de Jean-Pierre (son angoisse vis-à-vis de moi aussi : il avait peur que je perde le boulot, que je le vive mal ensuite, et qu’il le paye à son tour, d’une façon ou d’une autre, ma dépression) il y aurait une embauche de plus, demandée, pour les fins de semaine, un demi-poste supplémentaire – à voir. L’attente, encore… Je me suis assis à mon nouveau poste, je me suis rendu compte que je ne voyais pas les gens, plus les gens, que déjà, subtilement, ça me manquait. Ça m’a paniqué. Je me suis dit que bientôt, en roue libre, sans Géraldine, avec le travail en plus, et l’indépendance, la liberté, je n’aurais plus le temps de regarder vers l’Accueil, vers les énervements d’Hélène (et je souriais, je me disais : c’est pas moi, ce coup-ci !), je n’aurais plus le temps d’entendre les réponses navrantes, le manque de culture des autres. J’ai dit à Marie et Séverine hier soir que j’estimais que mon accueil valait cent fois mieux que le leur, quel que soit mon sale caractère, que je les trouvais, pour ma part, agressives et froides. Ça n’était pas dans le but de les vexer, ni de les braquer, juste d’équilibrer les choses dites, les conseils. Séverine a reconnu que. Marie a dit : j’ai passé un an à l’Accueil, j’ai vu ce que c’était, je conçois qu’après trois ans, ce soit invivable… Il faut changer, je change. J’ai bossé deux heures dans le bureau des représentants avec Géraldine, à préparer la commande de juin de Vivendi, je me suis rendu compte que le travail n’était pas sorcier. On a fait les retours ensemble, dire que je m’en faisais tout un monde. Il n’y a pas de vraie ou de fausse action, il n’y a pas à se planter, il y a des choses à faire, à sentir, à estimer, c’est ça : ce n’est pas un travail à faire, c’est un rayon à gérer, une estimation à donner. Trouver les bons mots – mais je tourne encore autour des mêmes, mon petit vocabulaire.
Je crois que j’ai rêvé d’un nouveau refus de publication.
En attendant, rien. Kinu n’a pas répondu à mon e-mail, je n’envoie pas Narcisse. Je suis taré, aussi, à poser mes questions par e-mail. Il faudrait à nouveau avoir le courage de prendre le téléphone, d’appeler. Je ne sais pas le faire, je multiplie les erreurs – une phrase de Cocktail. J’ai payé le téléphone. Hier soir. Et : il faut envoyer un livre à Emily, échange de bons procédés, le Jeanette Winterson, The powerbook. Que j’ai acheté pour Florence à Paris, en français, il m’avait fait penser à elle. Paris.
Paris.
Paul a appelé ce matin, au travail, sur le poste de l’Accueil, Hélène m’a fait signe : c’est pour toi… Il a dit : c’est Paul, a donné son nom de famille. Je sors sa carte de visite du dossier de presse qu’il m’avait donné, et que j’ai ramené de Paris. Ne sachant pas quoi en faire, je l’ai dissimulé (le bon mot) entre mes manuscrits. Il y avait sa carte de visite avec, je la ressors aujourd’hui. J’ai réenregistré son pseudonyme sur ma liste de contacts AOL, il a dit : je repars à la Nouvelle Orléans dans deux semaines, j’espère que l’on reprendra nos échanges sur internet, j’ai répondu : bien sûr. J’ai dit que ça me faisait plaisir, qu’il ait appelé. Il a dit que ça marchait bien, sa manifestation, ses interventions, l’exposition, il a dit qu’il fermait l’expo demain pour que Catherine Deneuve puisse venir la visiter tranquille, il a parlé d’un article dans je ne sais plus quel journal, il a dit : ensuite l’expo tourne, je vais à Brest en septembre. Il a dit : je suis très heureux de la rencontre avec toi, à Paris. J’y ai cru. Qu’importe les mots, les sentiments passés. L’attente, encore une fois. Il a dit : je n’ai pas lu mes e-mails… Je me suis dit que je lui avais écrit un e-mail en anglais, dont le texte est quelque part plus haut, dans le journal. Paul. De retour dans ma tête.
La carte de visite sous les yeux, je me dis : la garder dans mon carnet d’adresses ? Oui, bien entendu.
J’ai rangé la carte, il faut passer à autre chose. Dans le journal. Sans doute parce que la peur que Jean-Pierre lise revient à chaque fois que j’évoque Paris. Je ne voudrais pas que. Ça va tellement bien. Ça va tellement bien : il m’a apporté les cartons bristol au boulot, j’avais acheté des cartouches d’encre au cas où l’imprimante en manquerait, tout était prêt pour l’impression, restent maintenant les étiquettes. Il m’avait acheté une petite bouteille d’eau gazeuse, Jean-Pierre, au cas où j’aurais eu trop chaud, on s’était parlé entre midi et deux, je lui demandais où je pourrais aller déjeuner, il avait cherché, j’avais dit : c’est un prétexte, ne cherche pas… Il avait ri. J’étais allé rue de Paris, chez un Tunisien où je savais que je pourrais manger un truc léger mais bon, j’ai pris une brick à l’œuf et un thé à la menthe et aux pignons, il a fallu d’abord que je courre cette putain de ville à la recherche d’un distributeur de fric qui marchait parce que le Tunisien ne prenait pas les tickets-restaurant. Mais c’était bon. C’était calme. J’ai mangé une brick à l’œuf en lisant le Derek Jarman qui ne parvient pas à m’intéresser réellement. Je voudrais qu’il m’intéresse davantage. Je ne suis pas un peintre, je me fous des couleurs. J’aime sa voix, mais ça ne m’intéresse pas vraiment. Je lis quand même, parce que j’ai envie d’aimer. Patrice Chéreau a dit ce soir à la soirée d’ouverture du festival de Cannes qu’il était là pour aimer des films. Idem : je lis pour aimer des livres. Et leur auteur.
Jean-Pierre à S.I.S.
Le dos qui me fait mal, à force d’être sur cette chaise, où je passe du temps, beaucoup. Je devrais passer encore plus de temps, sur cette chaise, il y a encore beaucoup de travail à faire, je veux dire : c’est infini. Interminable. Il y a des livres à écrire, il y a en tout cas des pages à écrire – les livres ne se feront pas tout de suite.

De Pierre Salducci, à nouveau :

« Si tu crois que ton nom est suffisamment connu, si tu crois que ton livre (Laura) a reçu sa juste place dans les médias, si tu crois qu’il a été apprécié à sa juste valeur par le public, les libraires, et les critiques, si tu as reçu les prix littéraires, les mises en nomination et les attentions que tu méritais pour ce livre, si tu trouves qu’il t’a permis d’ébaucher une réelle carrière d’écrivain qui met en valeur ton style, tes convictions, ton talent et tes émotions, s’il est facile pour toi de publier de nouveaux livres, et qu’ainsi tout va bien pour toi dans le meilleur des mondes, alors c’est parfait tu n’as pas besoin de l’Union ni de personne. Mais si ce n’est pas le cas, réfléchis et bouge-toi. C’est tout. »

Non mais quel con, vraiment ! Je ne m’en remets pas…

Mulholland Drive. David Lynch.
Parce que c’est inégalable. Et tellement évident.
Les mots, toujours…


_résidence Laurent Herrou | Avant | 14 mai 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le dimanche 26 mai 2013