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Avant | 13 mai 2003

Midi. Déjà.
Rendez-vous avec Jean-Pierre et Ben à une heure, à Nice-Etoile, rendez-vous pour déjeuner, on ne sait pas encore, le choix du restaurant. Ils sont en ville, ils sont ensemble, il y a ce matin une manifestation. Contre la réforme des retraites. Je ne sais franchement pas ce que j’en pense. Je ne défile pas, non pas pour cette raison, mais parce qu’il y avait du travail à faire : le texte pour Kinu, Narcisse. Et le carton d’invitation de Jean-Pierre. J’ai terminé l’écriture, j’ai imprimé les pages. Puis rencontré Olivier sur internet, discuté création et panne d’inspiration – la sienne. Puis joui, face à un Mike inutile, un tapin sans doute. J’ai joui, ça a pris peu de temps, pas de problème. Midi, déjà, et je me demande quoi faire : scanner le dessin de Géraldine en prévision du travail à venir ? M’habiller, me préparer ? Il reste moins d’une heure, je sais que je peux être opérationnel en quelques minutes : je travaille vite. J’ai plein d’avantages. Je travaille vite, je jouis vite, si je perds du temps je sais aussi où et comment le rattraper. Il y avait hier au courrier un refus de P.O.L pour Cocktail : la lettre disait : "Merci d’avoir à nouveau pensé à notre maison d’éditions pour votre manuscrit, mais encore une fois, nous n’allons pas vous en proposer la publication." Il y avait beaucoup de répétitions, beaucoup de redondance notée, il y avait comme un soupir sous-jacent, je ne l’ai pas mal pris, j’ai trouvé ça drôle, changeant, nouveau. Rare. Me dire qu’il pouvait y avoir un ton dans la lettre-type, une volonté de faire passer quelque chose, un découragement. J’ai gardé la lettre sous le coude, sur la table dans l’entrée, là où celle d’Annie Ernaux était restée un moment, puis l’accusé-réception de l’Ampoule : il me faut du temps pour digérer les courriers que je reçois, qu’ils soient positifs ou négatifs. L’entrée, le séjour de l’entrée, est leur purgatoire. Ensuite ils pénètrent l’enfer de ma chambre, de mon bordel, avant d’être mélangés aux autres courriers, plus anciens. Une question de respiration, une fois encore. Ce n’est pas une superstition, c’est, là encore : une nécessité.
C’est inexplicable, je le vois bien.

J’ai terminé, je pense, le projet pour le carton d’invitation de Jean-Pierre qui est parti avec à l’école, pour le confirmer avec Emmanuelle Pépin. Le nom de Géraldine apparaîtra dessus, et son dessin du caillou blanc de mon texte. Jean-Pierre a dit : il faudrait aussi citer Violette Kazakoff, j’ai répondu qu’il y faudrait mon nom également, et le prénom de tous les élèves de sa classe, j’imaginais la sobriété du carton transformée en une longue liste de noms. Il a dit : bon, je vois avec Emmanuelle… J’ai hoché la tête. Le carton, le dessin de Géraldine, mon texte, la voix de Violette, envoyé aux uns et aux autres, Marguerite, Claire, Françoise, les amis, le travail, les professionnels. J’aime que les choses se mettent en place, je savais, ce matin, que j’aurais le temps de travailler, cela, et autre chose. J’ai relu Narcisse, j’ai corrigé diverses fautes, je me suis demandé si j’envoyais le texte à Kinu par mail ou par courrier mais j’ai opté pour le courrier. Il n’y a pas d’urgence. Il faut, suite à Narcisse, reprendre Ganymède, puis Œdipe. Ou en parler avec Kinu. J’ai rendez-vous avec Marguerite le 3 juin au sujet du texte sur la peur – que j’espère elle sera venu voir joué, lu et dansé le 23 mai à Saint-Laurent. Pour une publication ? Jean-Pierre a dit : j’espère que le livre sera fait pour le salon du livre de la fin d’année, je ne sais plus de quel salon il parlait. Il y aura Mouans-Sartoux entretemps. Ne pas précipiter les choses. P.O.L me refuse Cocktail, et l’Ampoule accuse-réception de Vice de forme, mais toujours pas d’appel de leur part pour le moment. H&O lisent Dimanche, 20h.50 et Femme qui marche, ils préviennent d’un délai de trois mois, je me dis que l’appel doit venir avant, sinon c’est mauvais signe. Je me dis que H&O publient de la merde, qu’évidemment, j’écris mieux que les gars qu’ils publient. Je me dis : dans ces conditions, que vas-tu faire chez eux ? Jean-Pierre a qui je me suis ouvert de l’affaire Salducci m’a reproché de ne pas être complètement honnête avec lui, puisque je refuse son Union et propose mes textes chez H&O. J’ai essayé de me justifier, cela tenait peut-être la route, je ne sais pas… On n’a pas approfondi, je n’arrivais pas à conclure. On avait bu, c’était au Vinaino, j’étais amoureux, qu’importait la publication. Aujourd’hui, sobre, elle est tout ce qui m’intéresse. La publication, le travail. Il y a Villa Dorno sur lequel me concentrer, Françoise comptait sur moi. J’ai peur de ne plus savoir où j’en suis vis-à-vis de l’écriture, il y a tellement de pistes différentes, et tellement peu de réponses. Kinu a dit : tu rigoles ? Tu as des tas de projets… Je ne suis pas conscient des choses en cours. J’ai besoin de résultats.
Emily a trente-cinq ans, je ne lui ai pas téléphoné.
Jean-Pierre est parti à l’école, je suis seul pour quelques heures.
Séverine et Marie viennent dîner à la maison, je n’ai rien rangé, rien préparé, rien prévu.
Je suis un auteur, un amant, un ami. Je m’appelle Laurent, je travaille à la Fnac. Je ne suis pas libraire, je suis un nomade. Je changerai, je crois, de travail bientôt.

19:00.
Séverine et Marie vont appeler, bientôt, très bientôt, tellement bientôt que ça ne vaudrait pas le coup que je reprenne l’écriture – et pour dire quoi, de toute façon ?
19:00, et le temps qui passe, que je note ici tandis qu’il s’écoule, le temps dont je rends compte, sans autre prétention que celle-ci : qu’un jour, quelqu’un me lise.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 13 mai 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le samedi 25 mai 2013