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Avant | 8 mai 2003

La peur d’écrire en fait. La peur de me relire, la peur de ne pas savoir. Ne plus y arriver. Les textes pour Kinu Sekigushi, il faudrait avoir le courage de lire, d’affronter les mots. Il faudrait se dire – me dire – que je travaille. Que je veux travailler. Il y a des ébauches de romans dans ma tête, des dizaines de mots, de phrases. Des idées que je laisse s’envoler. Cela se passe au cinéma, au lit auprès de toi, cela se passe au travail ou face à quelqu’un qui me parle de quelque chose qui ne m’intéresse pas, et que je n’écoute pas. Ça se passe devant la télé lorsque je perds deux heures à zapper entre M6 et TF1, entre 24 et Alias, épisodes déjà vus, Jean-Pierre, en route vers le lit : mais tu ne vas pas passer ta soirée devant des trucs que tu as déjà vus… ?! Si. Si : cela m’épargne l’écriture, ou l’interrogation devant l’écriture. Même si face à l’écran des textes vont voir le jour et mourir aussitôt. Même si. Oui, je reste devant la télé. Je regarde Nina Myers ou Sydney Bristow. Je me dis : commencer par une description, qui partirait des jambes. Je me dis : jambes gainées de noir, pourtant je suis jeune. Je me dis : fille, bien sûr… Puis j’enterre. Puis : quelque chose se passe, entre la télécommande et le cerveau. Ou bien c’est une publicité, une pause dans la logique. Un soupir de Jean-Pierre, qui se retourne dans le lit, dans la chambre. Je ne prends pas le portable. Je connecte l’ordinateur, je connecte internet, je vérifie les courriers sages – en vérité il n’y en a pas. Je ne change pas d’identité, je reste sage, devant mon écran, je me dis que seul, je serais passé sur les autres pseudonymes et que le temps se serait englouti dans des gestes quotidiens, répétés, anodins ou sensuels. J’aurais joui sans plaisir. J’aurais perdu sans bataille. J’aurais noyé sans lutte. Il n’y aurait pas eu d’interrogation puisqu’il n’y aurait pas eu de question. La peur d’écrire, et c’est un dimanche, un jeudi férié, un autre. On a vu La vierge mise à nu par ses prétendants de Hong Sang-soo, quand Jean-Pierre est sorti de la douche je lui ai dit : je suis vierge, mets-moi à nu et prétends. Il a tiré le drap qui me recouvrait, m’a sucé, on a joui en même temps, queues en mains propres – et j’ai effacé les traces du plaisir sous la douche. On est allé au cinéma, à l’Espace Magnan, en sortant du film il fallait que l’on mange chinois, puisque coréen n’aurait pas été possible à Nice, on est allé au Dong Haï, Jean-Pierre y allait plus jeune, moi aussi, étudiant, j’ai avalé une salade de bœuf cru au soja, Jean-Pierre une soupe, puis des nouilles sautées, on est allé boire un café au Virgin, devant le panneau des bouquins informatiques je me suis dit que ce serait bientôt mon quotidien, j’ai eu un frisson de dégoût, je n’ai pas peur du travail – seulement il ne m’intéresse pas. On est revenu à la maison, j’ai terminé le livre de Michel Tournier sur Gilles de Rais, ce soir passe sur Canal+ l’émission avec les films vidéo personnels, on va critiquer beaucoup, sans aucun doute, Jean-Pierre est vexé de ne pas avoir été sélectionné, moi je suis fâché tout comme lui, parce que je pense qu’il le méritait, la soirée est descendue dans les médias, je dis à Jean-Pierre que c’est bon signe au fond, de ne pas en être. On va regarder quand même, on va se dire qu’on aurait pu…
J’ai le sentiment ces jours-ci que la publication est proche, je l’ai révélé à Jean-Pierre au restaurant chinois. Je ne sais pas ce qui me donne cette confiance soudaine, et pourtant. Je veux continuer ainsi.

« Mais là, pour le coup
C’est Dieu qui m’a plantée, alors ? »
Mylène Farmer, Je t’aime mélancolie.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 8 mai 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le lundi 20 mai 2013