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Avant | 6 mai 2003

Jean-Pierre, qui est contrarié. Jean-Pierre, qui a acheté un cadeau aux Galeries Lafayette, parce que je suis transparent. Seulement, transparent, je ne l’ai pas été. Je lui raconte. Alors Jean-Pierre est contrarié. Le cadeau, je dis : je l’ouvre plus tard, quand tu seras moins contrarié ? Il répond : dans deux jours, ça sera pareil, alors tu l’ouvres et tu le portes. J’accroche le paquet-cadeau à la porte de la cuisine. Je n’ouvre pas les cadeaux que je ne mérite pas. C’est comme le chocolat des parents, pour Pâques, que je ne vais pas chercher. Jean-Pierre dit, à juste titre, parlant de mon manque de transparence : c’est comme avec tes parents, tu reproduis les mêmes schémas. Sur ce point, il a raison. Je n’aime pas que l’on m’impose des choses. Les humeurs. Je lui raconte. Je lui raconte parce que j’ai confiance. Hier je me disais que je n’avais pas confiance, que c’était sans doute le problème. Qu’il fallait que j’affronte les parents, leur dire : je n’ai pas confiance en vous, là est le problème. La seule personne en qui j’ai confiance, c’est Jean-Pierre. Et Jean-Pierre est l’homme avec qui je vis, donc la personne la moins supposée être la seule personne en qui j’ai confiance. Parce que la relation ne marche pas dans ce sens-là. Qui plus est lorsque je prends conscience que même en lui, je ne peux pas avoir confiance. Parce qu’il juge mes erreurs. Il dit : ne me parle plus jamais de la Fnac, il dit : je te dis des choses, et tu n’en fais qu’à ta tête… Je réponds qu’on n’en est pas à : tu me donnes des ordres et j’exécute. Plus tard, au dîner, il dit : arrête, je n’ai pas envie de parler, et : de toute façon, tu es suffisamment lucide pour savoir de quoi je parle – rapport aux parents, aux « mêmes schémas que je reproduis » dans le travail et dans la famille. Plus tôt : tu vas finir par te faire virer, c’est ce que tu veux ? Ce que je veux ? Je ne sais pas. Je ne sais pas, je n’ai pas confiance, je suis trahi, je le fais payer. C’est sans doute moi qui paie les pots cassés, mais j’emporte l’autre avec moi. Irrémédiablement. Je crois – suis-je naïf ? T’aimer, suis-je naïf ? Parce que tu me punis parce que je n’ai pas été à ta convenance, transparent ? Faut-il raconter, ici aussi, que le but de la réunion d’expression, au boulot, c’était : faire sortir des choses. Qu’il fallait que je réussisse à me taire. Que je ne sais pas me taire. Qu’au contraire, j’ai fait des propositions. Des bonnes. Des directes, des franches, des radicales. Jean-Pierre dit : tu es con, tu crois que ça va retomber sur qui… ? Je ne suis pas assez bête pour répliquer que le résumé de la réunion concernera l’équipe, que l’on y lira : « L’équipe de la librairie pense que, propose que ». Je ne suis pas assez bête pour répliquer et bien assez pour parler. Bien trop cohérent, bien trop grande gueule, bien trop : engagé, impliqué. Voulant. Il faut cesser de vouloir. Peut-être que je cesse tellement de vouloir que la seule chose que je voudrais serait que l’on me vire. Que l’on me fasse cesser de travailler. Que l’on m’interrompe, que l’on m’empêche. Saint Laurent, brûlé sur le grill. Martyr. Jean-Pierre dit : tu es con, tu crois vraiment que tout le monde était d’accord… ? Tu n’as pas encore compris comment elles fonctionnent ? Il y a un paquet qui vient des Galeries Lafayette accroché à la porte de la cuisine, et je n’ai pas envie de l’ouvrir. Il y a un slip, ou un caleçon, ou un débardeur, sûrement quelque chose de très beau et qui m’irait très bien, mais qu’il faudrait que j’enfouisse dans le placard pour ne pas lui rappeler sans cesse la faute commise. Il y a un nouveau vêtement que je ne pourrai pas porter sans penser sans cesse à la faute commise. Il y a : ma faute. La faute commise. Je suis fâché, il est contrarié, j’ai été malade tout l’après-midi, l’envie de vomir, j’attendais, je crois, les retombées. Je suis bête, trop con, trop – peut-être… Je suis ce que je suis, je ne peux pas m’empêcher de parler, je suis : bête, bête, bête. Parler c’est-à-dire même, et c’est là le pire : lui raconter. Lui dire. Me déconsidérer à ses yeux. Me perdre. Perdre son regard, son amour. Avoir peur de perdre son regard, son amour. La confiance en moi, que je n’ai même pas. Je devrais lui foutre son cadeau en travers de la gueule, en braillant qu’il n’a qu’à se le mettre au cul. Mais je ne sais pas faire ça. Parce que, déjà, j’étais fâché contre moi. De l’avoir ouverte. D’avoir dit les choses. D’attendre les retombées. Parce que je n’avais pas besoin du miroir fidèle de Jean-Pierre, me faire face en face de lui. Me punir, je m’en charge. Qu’il me punisse est intolérable. Chacun son rôle. Ou dois-je considérer sa punition comme une délivrance car elle me permet de me considérer à nouveau ?
On est allé voir le film d’Orlan, Carnal art.
Hier, au courrier, il y avait un courrier des éditions de l’Ampoule, qui n’était qu’un accusé-réception du manuscrit déposé en mains propres, il y a une semaine.
A la télé, une voix féminine parle de préférences sexuelles, une émission sur M6 sans aucun doute.
Jean-Pierre, devant la télé, et le vent qui passe, d’une fenêtre à l’autre, en bouffées de chaleur fraîche.
Me contenter des éléments objectifs de la vie, me contenter des choses réelles, véritables. Enterrer les sentiments, enterrer les états d’âme.
Ne pas crier.


_résidence Laurent Herrou | Avant | 6 mai 2003

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le samedi 18 mai 2013