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Brigitte Célérier | L’absence de Barcelone

► Vases communicants de mars 2013 avec Brigitte Célérier. Son portrait en fin de billet. La liste des échanges du mois ici et . Ma proposition, Reflets de Sant Jaume, sur son blog Paumée.

 
 
 

 

Suis-je allée à Barcelone ?
Tu es allée à Barcelone.
Je croyais que j’avais pris des photos, en noir et blanc, avec un vieil appareil, mais ne les trouve plus.
Tu les as jetées, c’étaient des souvenirs d’idées de photos (alors j’en ai prélevé ici et et les ai martyrisées pour me les approprier).

 
 
 

 

j’ai gardé ces mots : j’aime Barcelone, comme une vérité, perdue dans une brume.
Tu te souviens pourtant, l’hôtel Colón, le grand hall, qui n’a plus que cette taille dans ta mémoire, le bataillon de vieillards en uniforme, assortis à son âge – et tu étais honteuse, sans le montrer, de laisser porter cette valise qui te semblait si lourde – le grand ascenseur dans sa dentelle métallique – je me demande si ce n’est pas une invention, peut-être mais je veux y croire.
Tu te souviens pourtant – la grande chambre, les fenêtres, ou porte-fenêtres tu ne sais plus, ouvrant sur la cathédrale.
Tu te souviens – les voûtes, le chœur et les stalles, l’élégance parisienne des sculptures du monument de Sainte Eulalie. Tu te souviens surtout que tu es restée un temps, arrêtée, dans le cloître – tu as toujours aimé les cloîtres – et qu’il y avait un petit musée dans une salle, à côté.

 
 
 

 

Tu te souviens que tu as aimé les traces de Rome, tu te souviens – cela s’éveille lentement, affleure – d’une salle du musée Marès, d’un bas-relief aux formes rondes et douces au milieu de bois rudes aux peintures déteintes (et il y avait aussi, dans un autre quartier la richesse de ce musée, où après les fresques, les christs, tu étais tombée sur une exposition de toiles modernistes – ta surprise amusée en constatant que, sur les grands panneaux explicatifs, tu comprenais plus aisément le texte catalan que le castillan que tu as soit-disant appris).
Tu te souviens des rues, des hautes façades de belles pierres, autour de la cathédrale et du palais de la Généralité, d’une belle place.
Tu te souviens que tu aimais les petites rues, où tu souriais, te sentant chez toi, où tu ne t’arrêtais pas parce que ce n’était pas le cas.

 
 
 

 

Tu émergeais brusquement sur les Ramblas, et tu te souviens que c’était joyeux.
Tu te souviens de la noblesse un peu provinciale de la Plaça Reial, des affiches sur la façade du Liceu.
Tu te souviens surtout de tes flâneries sous les voûtes métalliques, dans l’abondance des fruits, légumes, viandes, poissons du Mercat de la Boqueria – tu achetais une petite salade, des tomates parfois, pour tes dîners dans ta chambre, avec une boîte de thon.
Tu te souviens que tu sortais vers minuit, et que tu savourais, distraite, concentrée sur ton plaisir simple, une crème catalane dans un bar trop éclairé – un décor froid de moleskine et formica – en regardant la nuit derrière les grandes vitres, et cette rue que tu suivais, le matin, pour une pause dans le parc de la Citadelle, près de l’amical squelette métallique de l’Umbracle.
dans mon souvenir il n’y a pas d’humains, aucun visage même flou, aucune rencontre... je crois que j’étais trop triste, ou fatiguée, si triste.
Tu ne tolérais pas les gens attablés aux cafés ou dans les restaurants, les oisifs. Tu n’as pas aimé la Diagonale, le Passeig de Gràcia, ou plutôt tu n’as pas aimé y être, comme sur les Champs Élysées, malgré les façades des Casas. Tu t’es arrêtée un moment devant la Sagrada Familia, mais tu étais trop absente pour la voir.
Tu aimais flotter au milieu de corps actifs, comme un truc étranger et invisible.

 
 
 

 

je me souviens que je suis allée à Barcelone, et qu’il me semble que c’était bien... mais je croyais que c’était il y a plus de quarante ans.
Tu es allée à Barcelone un an avant les jeux olympiques, il y a donc vingt deux ans – et tu t’es perdue dans les routes en travaux sur la colline de Montjuïc.
Tu es dans une tranchée, entre deux pentes raides de terre remuée, tu ne sais pas comment en sortir, tu as un peu peur des machines qui dorment, qui pourraient s’éveiller, te coincer.
Tu es assise sur le sol, tu masses tes chevilles, je crois, tu regardes au-dessus de toi la barre du pavillon de Mies Van der Rohe, tu te sens en sécurité, comme si tu étais assise devant une revue d’architecture, à la BPI.
Tu as marché, tu as été fascinée par le palais de la Musique, bijou étrange, et par la conque tordue du plafond en haut de la maison que Gaudí a construit pour la famille Güell – tu as passé de longs moments, dans un sourire ravi, dans une admiration joyeuse, au musée Miró.
Tu te souviens vaguement du sourire, des gestes d’accueil aimables, d’une galeriste... et des œuvres de jeunesse, un peu boueuses, de Picasso, de ses dessins du Paris fin de siècle aussi (l’avant-dernier, je ne me résigne toujours pas à penser que mon siècle est fini), dans le merveilleux musée aux pierres anciennes (il est toujours bien logé).

 
 
 

 

Tu te souviens de cette boutique vêtue de bois, aussi douce qu’une armoire ancienne, près d’une belle église gothique, et d’y avoir acheté, pour ton plaisir, une plaque de chocolat si noir et épais que tu as eu du mal à la casser, et les turons que tu devais ramener aux secrétaires parce qu’elles s’y attendaient. Tu te souviens du port, du peu que tu en as vu. Tu te souviens que le soleil était superbe, qu’il se déployait, que tu étais bien.
Tu te souviens que tu as erré, un long moment, sous les voûtes du Musée maritime, et que tu croyais tenir la main de ton père, écouter ses commentaires... tu te souviens que tu as choisi la photo du bateau le plus humble possible, l’équivalent catalan d’une tartane, pour la lui envoyer.
Tu te souviens que tu as cru être là presque en communion avec la force de la ville. Tu as su que Barcelone est ancienne, puissante, orgueilleuse, vivante, richement bourgeoise et industrielle aussi – je n’ai pu que flotter, un instant, à sa surface, j’étais trop fatiguée et seule pour elle à cette époque.

 
 
 

 

P.S.
Et pendant que Brigetoun rêvait, cherchant des souvenirs un peu trop évanescents, Christophe Grossi allait à Barcelone.
Christophe Grossi qui gentiment accueille ici mes élucubrations, et se charge d’embellir Paumée.
Christophe Grossi qui, non moins gentiment, avait proposé, s’il en avait le temps, de prendre pour moi des photos (et j’avais cité le marché de la Boqueria), et qui, alors que je n’osais y croire, m’en a envoyées cinq trop belles, trop fermes pour ma rêvasserie, la couverture métallique reprise en quatrième position, la cascade verte, mousseuse de lumière, ci-dessus, deux abondantes, images de Barcelone la riche, l’industrieuse, la goûteuse, en sa réalité, enfin, qui vont clore ce trop long billet... et des bonbons que j’ai gardés pour moi.

 
 
 

 


Brigitte Célérier (brigetoun pour les internautes, les blogueurs, les twitteriens, les facebookés, les babelionnistes…) se décrit volontiers comme « paumée », « dépassée – et pourtant ». « Brigetoun et ses entours surtout, ne sont pas Brigitte Célérier et ses entours – se ressemblent fortement – ont beaucoup de points communs – ne sont pas totalement identiques – fantaisie ou mensonge revendiqués », écrit-elle aussi. Brigitte Célérier est avignonaise et sans elle le festival ne serait pas ce qu’il est. Brigitte Célérier est blogueuse : ses portes et fenêtres sont ouvertes tous les jours. Brigitte Célérier c’est la vigie du web. Sans elle les vases communicants seraient un beau foutoir. Et sans elle on serait orphelins de comptes-rendus en textes et images. Brigitte Célérier s’excuse, s’absente, se perd, part, revient, c’est un deux-en-un dont on ne peut se passer, personne et personnage tous deux très touchants et addictifs. D’elle on peut télécharger gratuitement Brindilles sur le site Œuvres ouvertes, ses ciels, ses portraits, ses tables et ses portes sur calaméo. D’elle on lira aussi ses twitts, ses chroniques de lectures sur Babelio, ses coups de cœur, de gueule, de mou, sur Facebook, ses matins difficiles, ses nuits à fumer des cigarillos et à écrire, ses soirées théâtrales et musicales, ses errances dans la ville, son opiniâtreté... et aujourd’hui on aura lu son magnifique retour dialogué dans la ville de Barcelone. Qu’elle soit ici remerciée et saluée. ChG

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le vendredi 1er mars 2013

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