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entre trois antres

 

À vendre, ancien rénové plein sud et dans ta face, beau potentiel à saisir par le cou, quartier recherché pour braquages, belles prestations dans les toilettes entre cinq et sept, vaste sous-sol où ramper, se faire rouler et creuser sa tombe, beau terrain plat avec scène de crime, pas de mention de l’étage mais l’argent est urgent d’après l’agent.

 
 

 

C’est un entre-deux qui se dessine, un entre-trois même, votre antre que vous quitterez au début de l’été, cet autre inconnu auquel il ne faudra pas s’attacher et qui vous servira de sas avant d’entrelacer les branches d’un nouveau nid pour quoi faire dans le rouge de l’automne.

 
 

 

Vous vous souvenez d’une nuit : la chambre du fils était vide, les saints venaient de ranger leur costume annuel après avoir serré la louche aux morts, étourdis, quand soudain dehors la violence dans la bête en l’homme a coupé le fil de l’ici. Comme la nuit jouait à la sourde et que les humains fermaient fenêtres et tiraient rideaux pour ne pas voir, ne pas savoir, alors vous avez su que c’était fini.

 
 

 

Trois fois, quatre fois par semaine, parfois plus, le soir, plutôt le samedi, jamais le dimanche, vous quittez la google-car et marchez sous la flotte, la neige, à l’heure de la sieste, à la nuit tombée, dans un nouveau quartier, une autre ville aussi. Vous vérifiez à chaque fois si ce qui est coché sur la fiche descriptive est vrai : proche métro, commerces, écoles, hôpitaux, parcs et jardins (elle n’indique jamais les cimetières). Les crottes de chiens parfois sont très nombreuses et souvent sournoises.

 
 

 

À vendre, maison atypique avec vue dégagée sur les lâchetés et mort dans la cave, charme de l’ancien combattant à rénover avec malices, bien d’exception dans son jus sans aucune nuisance affective, appartement très moderne solitude, menuiseries d’origine et mémé séchée dans le grenier comblé, bien bien bien proche tram drame pic et pic et colégram et rame et rame et rame.

 
 

 

Les appartements, les maisons, les lofts, les cubes, sont vides ou pleins. Ceux qui s’apprêtent à les quitter (quand ils sont encore là) vous demandent d’enfiler des surchaussures en plastique mou et bleu pour ne pas salir leur moquette Saint Maclou ou leur linoleum imitation carrelage, vous montrent au fond du jardin la croix sous laquelle repose un hamster (ou une tortue ou un chat ou tout un lot de poissons tropicaux) tant aimé, vous parlent de portes absentes, de portes déplacées, de portes à créer, vous enfermeraient dans leur cave, se demandent s’ils vont abandonner leurs pots de fleurs renversés qui leur servent d’abat-jour, dressent la liste des marques de fusils alignés sur le mur d’entrée, vous demandent mine de rien ce que vous faites dans la vie, vous offrent un café, vous disent quand c’est compliqué, vous reçoivent avec le sourire (merci à ceux-là).

 
 

 

C’est un fil parallèle à celui des jours, celui des lieux où vous êtes passés, où vous vous êtes demandés si vivre, où habiter, comment résider là. C’est un fil coupé en dizaines d’endroits, un fil sur l’écran où refaire le parcours dans les pointillés. Une carte que seule la mémoire restitue malgré les rues tronquées, les zones floues et les odeurs nouvelles. Trois mois pleins à imaginer, dessiner, défaire, regretter, faire des calculs et des plans. Trois mois où croiser horizontales et verticales, raser les murs et monter des marches. Trois mois où tenter d’aligner en images ce fil sur celui d’Instagram, juste avant ou après une visite, jamais sur place (sauf une fois). Trois mois en noir et blanc et couleurs. Et sur l’une de ces images, gardées, triées et projetées, une projection justement et peut-être même une future voisine.

 
 


_photos prises entre le 3 novembre 2012 et le 26 janvier 2013 (Montreuil, Bagnolet, Les Lilas)

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le dimanche 27 janvier 2013

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