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résistance (12/12/12)

« Je ne parle pas beaucoup avec moi-même,
toujours occupé à communiquer avec les autres en moi. »
(Note, Fragments lointains)

« Comment ne pas penser au fantôme, à ce rêve qui rêve l’homme ? »
(291 - Lumière, peut-être)

 
 

 
 

« Cette première nuit à Monlevade, je l’ai passée avec le petit carnet noir de mon père. Il était loin le temps où j’étais descendu pour le voler.
J’ai caressé la couverture, le geste que je n’avais pas osé cette nuit-là. Et de sentir la moleskine sous mes doigts, j’ai revu mon père s’installant à la table de la cuisine, la paume de sa main lissant bien la page où il allait écrire, appuyant de la tranche fermement pour maintenir le carnet ouvert.
(...)
J’ai ouvert le carnet.
Le battement de mon sang dans mes tempes. Au bout de mes doigts.
Dans une bouffée, toute la nuit de la maison de mes parents. J’ai respiré lentement.
Ce n’était pas des images qui venaient mais des mouvements. Feutrés, réguliers et comme engourdis. Un monde où chaque geste engendre le prochain, tranquillement. Un monde où aucune question ne vient interrompre le lien qui tisse un instant à un autre dans la continuité reposante des jours.
La durée.
Sans à-coups.
Comme si la vie tout entière se tenait là, absolument. Comme si tout pouvait être contenu dans les corps. Comme si la vie n’échappait pas à chaque instant, dévalant les rues et partant loin, loin au-dessus des toits, des rivières, des usines, diffractée en mille sensations éphémères, humaines, pas humaines, dans les fleurs, dans les pierres, dans le ciel. Partout où un corps humain ne l’arrête pas à la limite de sa peau.
(...)
Bientôt mon œil est attiré par les passages les plus courts. Certains jours, juste la date notée. Le trait bien tiré dessous.
Et rien.
Ce sont ces jours de rien qui me bouleversent.
Le besoin de noter la date. Quand même.
Parce qu’un jour ne peut pas totalement se perdre ?
J’imagine les jours de rien. La fatigue. J’imagine le vide. Le renoncement. Et cette dernière résistance à tout ce qui échappe : noter la date, tracer un trait bien droit juste en dessous.
Mes doigts caressent lentement les jours de rien inscrits sur les pages.
La vie de mon père trouée. Pas un mot pour arracher une étoile à l’obscur. Une date, un trait. Et c’est tout. »

Jeanne Benameur, Les Insurrections singulières, Actes Sud, 2011.

 
 


_photos : gare de la Nation, quai du RER A, 12 décembre 2012
 
_Le projet de GRAINS D’INSTANTS est de remonter le temps en images à partir du 18 avril 2012 où j’ai posté mon premier instantané sur le réseau social Instagram, en reprenant ou en modifiant les légendes et, en suivant son évolution, de voir ce que peut créer ce décalage spatio-temporel. Pour en savoir plus sur cette rubrique, suivez ce lien. Parallèlement à ce projet je continue d’alimenter mon carnet d’instantanés sur Instagram où je poste désormais (sauf exceptions) une photo légendée par jour.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le dimanche 2 mars 2014