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kwakizbak #53


 
 
C’est l’heure où Kwakizbak écume tous les bars du port, l’heure où les chansons de marins lui donnent des envies de traversées et où la quantité d’alcool avalé est telle qu’elle lui permet de mieux mesurer à quoi pourrait ressembler la vie sur un bateau. (Il n’y avait pas d’océan près de notre ville, on l’a ramené, il n’y avait pas de port, on en a construit un.)

C’est l’heure où deux idées coup sur coup lui viennent :

1. poser un anneau de la marine marchande à son oreille gauche,
2. se faire tatouer une rose des vents sur un biceps et une étoile rouge dans le dos.

C’est l’heure où il demanderait bien ça à l’un des piliers du Trouble dose qui a toujours des aiguilles et de l’encre sur lui mais le bar va fermer, celui d’à côté aussi, c’est l’heure où tous les bars ferment.

C’est l’heure où une Lolita mal rasée enfile sa main dans le jean de Kwakizbak, l’heure où tout bascule, où il se rend compte que ce n’est pas Kudakud ni Shelle qui est en train de le branler mais Kerozen.

C’est l’heure où tout foire en quelques secondes, où Kwakizbak oublie les baleines blanches et les îles en vue, où il va déclencher un avis de tempête force 12, briser un verre sur le crâne de Kerozen, où il est sorti du bar, où la baston sur le port devient générale. C’est l’heure où ils finissent tous par s’écrouler.

C’est l’heure (celle du réveil, approximative) où Kwakizbak compte ses dents et l’argent resté au fond des poches, où il va se payer un café serré et pense rentrer se coucher.

C’est l’heure où sur le sentier des douaniers il rencontre la nouvelle femme de sa vie – une naufragée venue s’échouer là, sans papiers d’identité et sans mémoire, où ils se coursent longtemps dans les escaliers étroits d’un phare (pourtant absent dans cette région), où sur ce pilon entre terre et mer ils vont inonder le monde de leur amour et mêler leurs cris à ceux des goélands et des Fous de Bassan.

C’est l’heure où Kwakizbak ferme les yeux et les rouvre, le moment de comprendre qu’il n’est plus en haut du phare, de ranger la carte postale ou de déchirer l’affiche. C’est l’heure de regagner la sortie.

C’est l’heure où sur le port les parents de son évanouie lui demandent pourquoi il a séquestré et abusé de leur fille qui n’a que seize ans.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mercredi 2 juin 2010