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kwakizbak #48


 
 
Kwakizbak et Kudmatrak se retrouvent dans la même cellule. De leur fenêtre tous les soirs ils regardent les gens sortir leur chien et leurs poubelles, ils imaginent des histoires sordides tandis qu’au loin on allume les néons dans les open space, ils comptent les fenêtres, les volets, les cheminées, les paraboles, cherchent à trouver la couleur exacte du ciel au moment où le soleil s’apprête à se coucher et se demandent si on aura démonté la grue le jour où ils auront quitté la prison de la Butte. Après le dîner ils miment des chansons ou des films connus et avant d’en venir aux mains ils regagnent chacun leur pieu où dans le noir ils se racontent toujours les mêmes histoires, celles de leurs nombreuses chutes.

– J’avais deux dents en or, dit Kudmatrak mais je les ai perdues lors d’un braquage qui a mal tourné. À cause d’un carambolage absurde, une histoire compliquée que je te raconterai une autre fois, c’était simple pour eux de me retrouver mais mes dents, non, elles sont bel et bien perdues.

Kwakizbak aimerait remonter le moral de son codétenu. Si j’avais des dents en or je les lui offrirais sur-le-champ, pense-t-il, mais je n’ai qu’un dentier de seconde main. Alors il se lève et, en séchant les larmes de Kudmatrak, il lui vient une idée légère, quelque chose qui pourrait lui faire oublier ce mauvais souvenir.

– Et si je te racontais ce qui est arrivé à l’un de mes anciens voisins ?

Après une entrée en matière assez longue Kwakizbak parvient finalement à raconter ce que Kudmatrak attendait depuis le début, l’histoire du catalogue Laderoutte que cet homme avait glissé sous le pull pour faire croire aux guichetiers d’une banque quelconque qu’il cachait là une mitraillette.

– Quelle bonne idée, je n’y aurais jamais pensé, s’exclame à chaque fois Kudmatrak qui feint toujours d’ignorer que la banque était abonnée à Laderoutte et qu’elle venait justement d’acheter par correspondance une caméra dernier cri qui parvenait à traverser les passe-montagnes, à scanner les visages et à les afficher en temps réel sur l’écran de chaque employé.

Les obsessions ont leurs œillères et l’amateur se confronte rapidement à ses propres limites, se dit le gardien qui les espionnait derrière la porte de la cellule.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le samedi 15 mai 2010