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kwakizbak #35


 
 
Shelle, c’était sa force, avait toujours une anecdote à raconter sur son père. Ses histoires étaient longues, rocambolesques, labyrinthiques, interminables. Kwakizbak l’écoutait (au début beaucoup, au bout de deux mois déjà un peu moins). Quand le jour s’annonçait il lui chatouillait les orteils. Alors elle se taisait, deux heures.

Le père de Shelle a vécu de nombreuses années seul dans une chambre de bonne. Il faisait croire à tout le monde qu’il n’avait pas le téléphone. Ainsi il appelait toujours d’une cabine. Quand il arrivait au bout de sa carte de téléphone ou si deux gros barbus étaient en train de défoncer la cabine il disait Je vais raccrocher ou bien Ça va couper. Et comme il n’avait donné son adresse à personne Shelle ne l’avait pas vu depuis des décennies.

Le jour de son suicide le père de Shelle a laissé une lettre, une phrase plutôt.

– Je refuse de recevoir ne serait-ce qu’un seul appel.

Comme il y avait le nom de Shelle sur l’enveloppe suivi de son numéro de téléphone les flics n’ont pas eu à se demander quelle personne ils devaient prévenir. Quelque temps plus tard, en rangeant la chambre de son père Shelle a trouvé une prise de téléphone derrière le lit et, dans le tiroir de la salle de bain, un combiné, un annuaire ainsi qu’un carnet d’adresses. L’histoire aurait pu s’arrêter là mais il y en avait toujours une autre à raconter.

Un soir Kwakizbak est parti commander dans le sex-shop le plus proche un mannequin à son image, une sorte de deuxième Kwakizbak sauf que celui-ci ne bronchait pas, ne chatouillait ni les jambes ni les aisselles et ne cherchait à déguster personne. Il y avait quatre jours d’attente, une semaine tout au plus, avait dit le type à la caisse. Le vendredi suivant il est entré avec le mannequin dans la chambre de Shelle pendant qu’elle racontait une histoire sordide depuis la salle de bain, il l’a installé dans le lit et il est parti. Quand il est revenu, trois ans plus tard, le mannequin pendait au bout d’une corde et Shelle parlait toujours. Il est sorti une nouvelle fois de son appartement sans faire de bruit et n’y a jamais remis les pieds.

(Pas la peine de se creuser, vous savez déjà chez qui Kwakizbak a trouvé refuge.)

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le vendredi 26 mars 2010