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kwakizbak #23


 
 
Kwakizbak a toujours clamé qu’il ne gardait pas les images figées des êtres aimés. D’ailleurs, pour éviter tout malentendu, il ne les photographie jamais – même lorsqu’ils souhaitent poser pour lui, même lorsqu’elles le supplient, même pour de l’argent, même par amour. Pour preuve, si jamais vous passiez à proximité de son ordinateur (ne comptez pas sur lui pour vous montrer un album photo) et si vous ouvriez quelques-uns de ses dossiers vous trouveriez le plus souvent des traces dans le paysage, des natures mortes, des marques au sol, des fenêtres brisées ou bien encore des phrases, des slogans, des indications, des tags, des graffs, des pochoirs à moitié effacés et bien d’autres vanités urbaines mais des visages, non.

– J’ai le temps d’imaginer que je les perdrai tous, disait-il jusque-là.

Ou bien :

– L’album photo réclame des corps que je refuse de livrer.

Ou encore :

– Le temps sur les autres corps, son travail de sape, me mine.

Mais aujourd’hui les choses ont changé. Retournant et retournant les poches de ses vestes, vidant chacun de ses sacs et valises sur mon canapé, cherchant de quoi se consoler, il ne trouve rien à me montrer. Pas un seul cliché de celle que je ne peux plus nommer, rien, juste un souvenir de plus en plus flou, des traits qui s’effacent petit à petit, une forme de vérité qu’il refuse de regarder en face.

– Oublier sa voix est une chose que je peux entendre, dit-il, mais son visage, non.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le dimanche 31 janvier 2010