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kwakizbak #14


 
 
Comme c’est beau, dit Kwakizbak en se penchant vers sa voisine qui fixait les étendues blanchies par le gel à travers la vitre du train ; ce paysage d’hiver tout endormi, on dirait une orange givrée mais il faudrait me payer cher pour me rouler dedans.

— Je ne vous ai rien demandé, répond-t-elle.

Voilà plusieurs fois que Kwakizbak tente de communiquer avec les autres passagers mais rien n’y fait : on l’envoie promener son chien absent. Et maintenant il se demande s’il a bien fait de monter dans ce train.

Trente-quatre heures et douze minutes plus tard il franchit pour la première fois de sa vie la frontière galouzienne et arrive dans ce pays au moment où la population tout entière s’apprête à des festivités peu ordinaires. La reine vient en effet d’instaurer le retour des défilés et des parades militaires. On a donc ressorti chevaux et costumes de leur passé tsariste. Sur la Place Vermillon on interroge les Galouziens. L’un d’eux, caméscope Noysi à la main droite, explique à Kwakizbak qu’il est essentiel de ne pas oublier et de respecter aujourd’hui les traditions qui singularisent les Galouziens. On ne voit pourtant que lui, son caméscope Noysi. Mais le Galouzien continue d’affirmer que ce sont des coutumes comme celles-ci qui permettront à son peuple de se protéger de l’arrivée massive de la technologie et des produits de consommation.

La fête est dans l’air. Kwakizbak s’installe dans une taverne où il boit son ordinaire. Trois litres plus tard il apprend que dans ce pays, la nuit de l’année des fous précède la matinée de l’année des sages. Dans tous les villages de cette région méconnue, Galouziens et Galouziennes, pour que la fête soit réussie, s’activent autour des machines à coudre et les enfants préparent les boissons alcoolisées qu’ils distribueront à chacun des villageois. Aucun abus ne sera toléré, lui dit-on, sauf pour le fou qui pourra boire à son aise avant de choisir la reine pour épouse d’une nuit sous les yeux du roi qui deviendra pour l’occasion un vassal parmi les vassaux du royaume. En théorie seulement. Dans les faits la reine dévore les fous et Kwakizbak semble inquiet. Comme il aimerait en avoir le cœur net il se rend illico au château car la nuit approche. Il bouscule quelques gardes et quelques officiers occupés à désigner sur leurs grilles quels chevaux seront classés aux trois premières places lors d’une prochaine course hippique et il entre dans la chambre de la reine.

Il est maintenant devant elle qui se tient debout face à lui. Son regard tire vers le noir. Kwakizbak se dit qu’il ne doit pas lui laisser le temps de prendre des décisions, il doit parler, ainsi peut-être oubliera-t-elle qui est qui et il pourra alors s’éclipser. Mais il échoue.

Désormais à terre et tandis que la reine s’apprête à manger son bras droit, le peuple annonce la mort de la monarchie. Les mains de la reine se crispent, ses paupières se ferment, elle lâche un soupir avant de balancer sa tête de la droite vers la gauche. De la sueur sur son front apparaît. Kwakizbak se dit qu’il devrait la réveiller mais ne sait comment. Il sort de la pièce, revient avec une planche à rôti et joue au tennis avec sa tête mais la reine est toujours inerte. Incapable de trouver des mots apaisants, Kwakizbak semble prêt à jeter l’éponge quand soudain il voit une armoire, elle est ouverte. Il enfile alors un déguisement, celui du cridemunch et vient se camper devant la psyché. Cette fois la reine se réveille.

— Je m’appelle Kudakud, que fais-tu jeune écervelé dans les deux cents prochaines années, demande-t-elle alors à Kwakizbak ?

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mercredi 23 décembre 2009