christophe grossi & invités

Accueil > f(r)ictions > archives > kwakizbak > kwakizbak #8

kwakizbak #8


 
 
Kwakizbak a longtemps collectionné des boules neigeuses qu’il achetait lors de ses diverses expéditions. Il lui arrivait parfois de les aligner sur la table de la cuisine et de les retourner les unes après les autres. Secouer les boules, il aimait ça, mais ce qui le fascinait surtout, c’étaient ces centaines de minuscules paillettes de plastique qui s’agitaient dans tous les sens, faisaient une drôle de danse et s’empilaient ensuite assez maladroitement sur le socle en bakélite.

Un soir, tandis qu’il venait de retourner l’une d’elles, j’ai soudain repéré un imprudent qui, sans se soucier des coefficients de marées, s’en allait prendre d’assaut un monastère dans une baie ensablée. J’en ai pris une autre au hasard et là un intrépide était en train d’escalader une tour métallique et pointue. Dans une troisième, un enfant chialait tout ce qu’il pouvait sur le parvis d’une église en forme de meringue. Je n’en menais pas large, j’ai tenté de consoler l’enfant, n’y suis pas parvenu. Kwakizbak a alors secoué la boule en plexiglas (selon lui pour m’aider) mais quand il l’a reposée l’enfant était déjà un vieillard et la tour métallique avait fondu en larmes.

— Le monde est lâche, je me souviens avoir dit ça à Kwakizbak, le monde est lâche et on ne devrait jamais le quitter des yeux ni le secouer de la sorte, il suffirait peut-être d’attendre un signe, le gong, un vent quelconque ou le rien qui nous fait trop souvent chavirer, on danserait alors dans le creux d’une vague, on soulèverait des montagnes magiques, personne ne pleurerait plus, ne vieillirait plus, on aurait le droit à un monument dans chaque foyer et on brûlerait sa vie ainsi.

Kwakizbak s’est arrêté dans sa course. Il m’a d’abord zieuté avec dégoût, l’air pitoyable. Puis il y a eu du désarroi dans tout son corps. J’étais devenu quelqu’un d’inquiétant pour lui, je n’entrerais jamais dans la confrérie des neigenboulophilistes. Ce n’était plus Kwakizbak qui me faisait face mais une armée de supporters impuissants qui venaient d’assister en direct à la défaite de leur équipe.

— Tu ne comprendras jamais rien, a-t-il répliqué, reprenant les boules à neige, les jetant en vrac dans un sac avant de les balancer par la fenêtre ; tu es trop romantique, laisse tomber.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le mercredi 9 décembre 2009