christophe grossi & invités

Accueil > f(r)ictions > archives > la route nationale > enfantines #11

enfantines #11


 
 
L’heure d’hiver et ces trucs de changements ça fait tout un bazar quand c’est le moment de la traite, dit Monsieur Vannier en remplissant ton bidon. Les vaches sont en train de chier ou de manger, souvent les deux à la fois, tu retournes ta poche, pile poil le compte, tu repars dans la nuit, étroit le trottoir devant la ferme, dans la rue c’est pire, fais bien gaffe, va pas te faire écraser – les gens dans leur voiture des dingos.

Aller chercher le lait, tu aimes bien ça même si ça sent mauvais dans la ferme de Monsieur Vannier, de son fils pareil, l’un cheveux blancs l’autre tout rougeaud. Dans la ferme, toujours quelqu’un en train de traire, toujours un truc nouveau et des vaches qui chient devant tout le monde alors que toi pendant des heures sur tes chiottes, rien, et il a beau faire l’autre, le spécialiste en ville, doigt ganté tendu, mais keskispasse là-dedans, rien tu dis. Et les vaches chient devant tout le monde, traite ou pas.

Le café de la Paix, tu passes deux fois devant, aller-retour, tu vois Nonno, il connaît Monsieur Vannier son fils aussi. Des fois vous allez ensemble chercher le lait, ils boivent du pinard tous les deux dans la ferme, jamais le fils toujours le père, tu regardes les vaches alignées, tu leur parles, elles s’en foutent, entre elles c’est pas l’entente cordiale, chier ruminer.

À travers les vitres du café de la Paix, les bouches des hommes s’ouvrent et se referment, tu n’entends rien, ils ruminent aussi. En face du café, la maison d’une criarde de ta classe née un jour avant toi, vert-pomme, on ne peut pas la louper.

Le lait c’est toi qui le ramènes ou Nonno ou quelqu’un d’autre, un Shadock des fois, ça tourne, comme le lait.

Le trajet, les yeux fermés si tu veux, la place, le petit pont, l’épicier, la fleuriste, la rue avec le trottoir étroit, le boucher qu’ils n’aiment pas (une fois il vous a vendu de la viande avariée), la maison vert-pomme, le café de la Paix, à gauche le chemin des cris primaires, tout droit le grand pont, à droite les vaches. Tu te méfies de la rue de la ferme, des chiens qui aboient, tu fais comme si tu ne les voyais pas, eux non.

Dans la ferme c’est rassurant, tu connais tout le monde, Monsieur Vannier son fils les vaches les veaux, de temps en temps un gros cochon dans un coin. Quand il est là, le cochon, ça pue encore plus, il mange tout le temps comme les vaches mais lui tu ne le vois jamais chier, pas comme les vaches, un peu comme toi, toi et tes visites chez le spécialiste en ville, son gant qui claque, alormonpti, sale moment à passer, la ferme tu penses.

Vannier père & fils ont acheté des trayeuses. La bouse fait toujours une tache sur la paille, ça ne change rien. Faut faire gaffe avec ces trucs électriques dit cheveux blancs à quelqu’un d’autre que toi : dans le journal ils racontent qu’un type de *** s’est enfilé son machin dedans, vidé de son sang le type, tu te rends compte ? L’était pas tout net, répond l’autre. Pour un peu tu chierais dans ton froc.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le dimanche 13 février 2011