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enfantines #10


 
 
Tu aimes Nonna, son beau visage.

À l’école, Barbe noire vous distribue une carte de France, IGN il dit, vous préparez une balade en forêt, pour le lendemain. La carte est quadrillée, comme la peau de Nonna, son visage.

Tu te promènes sur la carte comme tu te promènerais sur le visage de Nonna sauf que tu as peur d’y poser tes doigts, ça se fait pas tu penses, les aveugles peut-être. Tu voudrais faire comme eux, dans ta tête tu le fais, suffit de fermer les yeux. Tu touches du bout des doigts son visage, il y a des creux, comme dans le jardin de Nonno quand il sème ses graines, des sillons on appelle ça tu crois, comme l’été quand la terre du jardin est sèche. Tu penses que tes doigts sont comme une éponge humide, tu hydrates la peau de Nonna et quand tu ouvres les yeux, son visage est toujours aussi beau. Quand elle rit, tu vois mieux ses rides, celles qui ressemblent à ses rires.

Nonna souvent te console, elle fait de toi un enfant gâté. Tu aimes le sucré de son amour.

Avec Nonno vous regardez les Shadoks sur la télé en noir et blanc, ils pompèrent et pompèrent, mais Nonna déteste ce dessin-animé. Tu manges une tartine de confiture de framboises, Nonno se fout d’elle. Pendant qu’ils se cherchent les noises tu prends une paire de ciseaux, tu te coupes les cheveux, te fais une frange. Il faut pomper pour vivre et donc vivre pour pomper, il s’appelle Claude Piéplu le monsieur qui énerve Nonna. On te dit mais ça va pas t’as vu la tête que ça te fait, vont dire quoi tes parents ? Le cerveau des Shadoks comporte quatre cases, certaines sont bouchées, le visage de Nonna comporte des centaines de cases, on se demande des fois s’il te manquerait pas une case, on te dit ça aussi. Tu penses la case, la casa, la maison, il te manque une maison, elle est où ta maison, ta peau, il est parti où ce corps que tu cognes, ce visage que tu défigures, à qui appartiennent ces cicatrices qui sont moins belles que les rides de Nonna ? GA BU ZO MEU, toi oui lui fin, toi tu voudrais oui trouver lui à la fin, celui qui n’est pas rentré dans son pays avec sa famille. AMUZ BOUGE.

Tu rejoins Nonno dans le jardin, tu cours trébuches et t’ouvres le crâne, ce sang dans mes cheveux n’est pas le mien dis-tu. Le lendemain il donne à manger aux lapins sauf un qu’il empoigne par les oreilles, le couteau brille, sourire qui tue, le lapin se vide de son sang, Nonno le suspend, fait des entailles aux pattes, j’enlève son pyjama il dit, le bruit que ça fait.

À midi tu mangeras une patte arrière et un morceau de son foie avant de partir en forêt avec les autres cris primaires, sparadrap sur le front, une cicatrice de plus.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le lundi 24 janvier 2011