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enfantines #7


 
 
Barbe Noire vous montre sa machine à alcool, s’essuie les binocles au revers de sa blouse, annonce qu’il va faire son affaire à Icare, crache dans son mouchoir, demande à un taiseux de distribuer les polycopiés violets : vous devez les coller dans le cahier à côté du tableau de Bruegel.

— C’est l’histoire d’un fou, d’un rêveur ambitieux, dit Barbe Noire, comme vous ; et, comme lui, vous aussi un jour vous tomberez de haut bande de vaniteux, et votre corps, comme le sien, disparaîtra dans la mer.
— Monsieur, Icare c’était un homme courageux, non ?
Un coup de règle sur les doigts.
— C’est bien d’oser, Monsieur, non ?
Barbe Noire soulève un autre corps par les oreilles.
— Vous ne devrez jamais péter plus haut que votre cul, il dit, sinon il vous en coûtera plus tard, et ce ne sera pas simplement des coups de règle sur les doigts, entendu ?

Toute tentative libératrice est-elle vouée à l’échec ? Tu penses à ça sur le chemin de l’école, avec d’autres mots, ceux de ton âge, mais l’idée est là. Et le rêve ?

Tu ouvres ton cahier, ça sent l’alcool sous les draps. Tu te dis qu’Icare n’a pas de chance. Personne ne le voit plonger dans la mer ou alors ils font semblant de ne pas le voir tous ces autres qui continuent de labourer, de pêcher, de regarder en l’air. Oui c’est ça, ils s’en foutent de ce type qui a osé. Peut-être même qu’ils se disent quel tordu celui-là, encore un qui se croit immortel, sans compter qu’il est ridicule avec ses ailes dans le dos, sûrement un rêveur, un poète de mes deux, c’est aussi bien s’il tombe, un de moins, et puis ça fera un beau tableau, de jolis polycopiés, et si ça se trouve on parlera de nous, et ce jour-là quand on nous demandera de témoigner, on dira qu’on était là, on a tout vu oui, le fêlé s’élancer et disparaître, splatch ça a fait, on dira qu’on l’avait prévenu mais une case en moins il avait depuis la naissance, et on dira encore : heureusement des comme lui on n’en fait pas souvent sinon qui s’occuperait de nos bêtes ?

Tu t’endors dans les vapeurs d’alcool à brûler tandis qu’Icare se noie dans l’indifférence générale.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le jeudi 11 novembre 2010