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enfantines #6


 
 
Un vieux chauve sourit dans son costume pas repassé et dispatche ses torchons froissés-couleur-passée aux indiens. Cris primaires devant les grilles. Ça grouille de partout, ça sprinte et fonce, galope et file tout droit pour obtenir le jaune pisseux ou le vert-vomi avant de détaler. Cris de guerre cette fois. Tu ne vas quand même pas t’affoler pour un papelard pareil, tu boites toujours ne l’oublie pas, la faute à ce foutu caillou.

Ça t’apprendra à faire le con, t’a dit le toubib. Les yeux qu’il roulait, comment les oublier ? N’empêche que tu dégustes. Deux semaines que ça dure. Avec en prime cette impression qu’il s’est bien foutu de toi avec cette histoire d’ongle tout neuf qui aurait dû arriver dans la boîte-aux-lettres. Depuis, chaque midi tu scannes console-buffet-guéridon, là où les ogres empilent le courrier. Mais tu commences à douter, faire le derviche-tourneur : pas simple, et tu ne sais pas à qui en parler, la tête qui tourne.

Qu’est-ce que t’as à fouiller comme ça toute la cuisine avec tes yeux de fouine ? T’attends une lettre de ton amoureuse ou quoi ?

Hier tu en as eu assez d’attendre. À la récré, tu as coincé Oreille-rouge-feu sous le préau, là où les bouffeurs de semelles ne vont jamais, et tu lui as tout raconté. Oreille-rouge-feu t’a regardé bizarrement, nez plissé, lunettes de travers, clins d’œil incessants. On aurait dit votre Simca 1000 en train de lâcher dans la côte. Tout ça ne sentait pas bon.

Il est toqué de la bouteille à ce qui paraît ce toubib, mon père il peut pas le sentir, même de loin, et il dit que s’il vient traîner dans son col d’armateur il lui arrachera les bijoux de famille avec ses dents de lapin (tu adores le père d’Oreille-rouge-feu, c’est un héros pour toi) ; t’es fou, tu dois faire super gaffe, il avale tous les médicaments que les vieux laissent traîner et même de l’éther au mercure à 80 pour cent de degrés.

Faut changer de toubib. Faut que tu préviennes les ogres. Faut changer de toubib. C’était hier. Maintenant tu te cognes au vieux dealer. Tu n’aurais pas dû t’égarer.

— Je ne te connais pas encore toi.
— Qui, moi ?
— Ben oui c’est à toi que je cause. Tu veux un petit papier ?

Tu n’oses pas dire non. Il s’engouffre dans la brèche, te demande comment tu t’appelles, hum hum, ton adresse aussi. Le lendemain, c’est mercredi, le même dans son costume de carnaval sonne à la maison. Tu joues à celui qui ne l’a jamais vu de toute sa vie promis juré. Les ogres, comme si c’était la première fois qu’un type comme ça débarquait là, font les surpris, des courbettes et le café. Ça va causer dans la cuisine et sur ton compte en plus. Tu n’aimes pas ça, tu foutrais bien le feu aux rideaux.

Alors, comme ça tu veux aller au caté, toi ?

Nouveau piège. Tu ne dis rien, les yeux baissés tu gamberges. Tu devrais changer de sujet, parler du toubib par exemple mais tu n’en as pas le courage.

Je te cause !

Non, tu ne veux pas y aller. Ce vieux sent le clacos et sa femme qui traîne toujours dans les parages, avec ses chaussettes rouges et sa combinaison rafistolée, on dirait une Playmobil sortie de la décharge. L’église rosâtre aussi te fait peur, avoue-le. Derrière, les bouffeurs de semelles et les indiens s’y frittent à coups de savates. Alors tu dis non. Juste non. Ça ne t’empêchera pas d’avoir un air coupable sur les diapos.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le vendredi 29 octobre 2010