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enfantines #2


 
 
Retour au pays, des années plus tard, cinq ou six. Entre les deux, des rideaux de fumée.

À table, les ogres viennent d’arracher le bras d’un enfant et s’apprêtent à dévorer le deuxième : ils racontent l’histoire de ta disparition un jour de marché au cœur de la ville blanche à ceux qui (ne) savent (pas). Rires gras, bouches pleines, les yeux sont rouges gros brillants. Tu ne comprends pas pourquoi ils rient de toi, leurs aliments à peine croqués même pas mâchés, pourquoi ils répètent cet épisode qui ne te revient pas. Ils parlent d’un je qui n’est pas toi.

C’est normal piccolino, te dit Nonna, la seule à ne pas rire, à te caresser les cheveux.

Tu pars te coucher, tu ne dors pas. La peur d’être abandonné, seul pour toujours. Tu repenses aux ogres qui disent t’avoir frappé parce que tu t’étais égaré. Mais comme tu ne te souviens de rien, tu finis par te convaincre qu’on t’a échangé : Je ne suis pas celui qu’on croit et l’enfant de mes parents vit quelque part dans le pays où je suis né, dis-tu.

Cette nuit, mourir prend un autre sens : à quoi ressemble un corps qui n’est plus ?

Des mouches te tournent autour, des vers aussi, tu as les yeux ouverts, la bouche pleine de terre, tu ne peux pas leur demander d’arrêter de te chatouiller, il fait noir mais tu vois parfaitement.

(supplice de se faire dévorer par des milliers de bestioles qui ne parlent pas la même langue que toi, spectacle répugnant : comment arrêter ça ? en hurlant ? n’importe quoi pourvu que ça vienne de ta bouche en recrachant la terre)

Le lendemain ça revient mais un autre corps parle à ta place. Tu ne parviens pas à articuler, il le fait pour toi, dans la nuit, la bouche pleine de terre toujours. Tu vois t/son corps se trouer de partout, tu/il deviens/t une fourmilière, une termitière, la tour de Babel de Bruegel, dix bons points une image, mais qui parle quoi là-dedans ? L’autre bouche dit que ton vrai corps est resté de l’autre côté de la Méditerranée tandis que des mains dispersent des bouts de ta bidoche dans les corps des asticots.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le dimanche 26 septembre 2010