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d’autres corps que les nôtres


 
Du décor et parfois même sans crier gare, des corps inconnus paraissent et nous effleurent, nous pénètrent et nous éjectent de notre propre corps. Si forcer le passage pour revenir en nous est épuisant, comme nous avons cultivé la ruse de nos ancêtres, nous reprenons place, pas sans coup férir non mais fissa fissa quand même, dans cet âtre dont nous sommes les gardeurs.

Plus rarement, un corps puis deux ou plus naissent en nous. Le poids de leur propre corps ajouté au nôtre n’étant pas humain (tout bien pesé, nos corps sont devenus trop lourds), quelque chose s’est mis en route. Pas d’autre choix que de trouver le bras de la sortie ou le point faible pour devenir une ombre portée sur la feuille. C’est ainsi que nous sommes devenus des machines à faire des corps, des ombres de nous-mêmes, des multiples de nous-mêmes qui ne sont plus nous, qui ont fini par ne plus nous appartenir – corps qu’on ne tient plus – à force de malaxages, de séparations, de projections, de duplications, à force d’avoir emprunté les traits de corps qui ne sont plus.

Grâce à cette dépossession, nos corps ont cherché à atteindre d’autres corps en mouvement ou bien ont tenté de les saisir au vol. Mais pour arriver là, combien de regards à fouiller les pages ? Car habiter d’autres corps n’est pas inné, dénicher les fils de trame et les fils de chaîne n’est pas aisé, trouver le créateur, le géniteur sous ces dizaines de corps, celui qui a pesé le premier, ne s’apprend pas dans une école de commerce. Non, pour ça, il aura fallu explorer la mémoire des ramures et les cernes, les poussières de carapaces et les squelettes de silice, les brumes et les nuits obscures, partout où nous avons fait corps avec le monde.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le samedi 18 septembre 2010