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nos corps se balancent


 
Même si l’amour et la souffrance se mêlent des oignons de l’autre, nos corps s’unissent à d’autres corps qu’ils serrent davantage, qu’ils regardent, qu’ils embrassent du regard et de leur bouche. Désirs d’unité, de fusion. Nos corps ne comprennent rien à l’atome mais ils se savent à l’intérieur, se font sculpteur à la cambrure, croient à la matière, offrent leur vie au contact d’une autre peau. Ils en prennent soin, c’est une rose fragile, l’amour à fleur de peau. Sous cette peau, le désir, les vibrations, tout ça circule. Ils imaginent une colonie de fourmis, des voitures miniatures, de fines bulles.

Monomanie : mouvements et gestes de danseurs, comptines et musiques redondantes, rengaines, ritournelles. Obsessions : boucles dans les boucles, ronds dans l’eau, ce qui va et vient, ce qui monte crescendo jusqu’à l’entêtement, jusqu’au vertige, jusqu’au dernier tournis. Corps de derviches tourneurs, fascinés par l’envol. Corps qui ne préviendront personne quand ils s’élanceront, sauteront du pont.
 
 
Nos corps pensent à la chute. Ils rebondissent sur un trampoline, se souviennent de l’allure d’oiseaux ou de dauphins de quelques gymnastes est-allemands qui s’entraînaient à sauter le plus haut possible pour passer le mur. Maintenant le mur n’est plus mais nos corps ont gardé cette image, pas les fragments.

Nos corps ne gardent pas les reliques, ils les regardent de l’intérieur, depuis leur cabinet de curiosités là où ils font de temps en temps des inventaires, des listes qu’ils ne terminent pas toujours.

Nos corps ont fini par inventer plutôt qu’inventorier.

À ce jeu-là ils se perdent toujours et le Minotaure n’est jamais bien loin.
 
 
Nos corps se disent que les gens sont beaux dans leurs gestes à eux, leur nez modifie le paysage suivant qu’on le voit de face ou de profil, ils sont beaux, et leurs doigts rabotés, et leurs gerçures leurs plaies, le jaune des yeux le vert au coin des lèvres, leurs rides terre craquelée au bord des yeux, leurs mains des cartes IGN, leurs fesses des nuages.

Nos corps se balancent, se promènent sous les arcades, impriment la ville avec les yeux des autres, regardent leurs pieds quand leur mémoire est pleine. Quand ils croisent un enfant, ils se demandent : ressemble-t-il à celui que j’aurais avec la femme que j’aime moi ? Quand ils croisent une femme qui les trouble, ils se disent : quelle belle femme ! puis : la femme que j’aime moi est plus belle encore et je vais lui dire. Quand ils croisent un homme élégant, ils se disent : quel bel homme ! puis : il plairait peut-être à la femme que j’aime moi ? Quand ils croisent un vieux ou une vieille, ils se demandent : comment vieillir ensemble avec la femme que j’aime moi ?

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le jeudi 9 septembre 2010