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traverser #12

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(Cinquante-quatre.)

Depuis le début c’est moi qui parle, qui me présente à la route, aux bagnoles, je ne fais que ça. Je ne dis pas mon nom, seulement que je suis ton petit-fils, le bouffeur de macaroni, celui de la grande place. Vous autres, je dis, vous autres qui passez devant moi sans tourner la tête, vous voyez très bien de qui je veux parler, vous le connaissez (bien entendu qu’ils te connaissent tu étais là chaque matin), il attendait devant les passages (ils n’ont pas pu ne pas te remarquer), l’avez-vous vu compter jusqu’à cent (peut-être même qu’ils t’ont vu traverser et disparaître), l’avez-vous renversé, est-il monté à bord de votre bagnole ? Je vous parle mais vous ne me regardez pas (ils ne me regardent pas, toi non plus du reste tu ne me réponds pas), on ne change pas les vieilles habitudes. Vous avez vos malades vous aussi, vos morts et vos disparus, vos fantômes et vos visions, vos trouilles bleues et vos gueules dans la mine, pourquoi faudrait-il que vous en rajoutiez un sous prétexte qu’il venait tous les matins sur ce trottoir ? Je vous comprends. Si j’avais une bagnole, si j’étais dans la file indienne, je ferais comme vous, moi aussi je serais pressé d’en finir. Et puis vous ne me reconnaissez pas (ils ne me reconnaissent pas c’est sûr), vous pensez que je suis encore plus étranger que lui (que toi). Pour vous, je ne compte pas, je ne suis qu’un type perdu de plus, ou bien en vacances, un gars qui a le temps, un qui n’a rien à faire là. Ou rien. Vous ne vous dites rien peut-être. Vous vous en foutez tellement des autres que vous ne pensez même pas à mal (ils ne pensent pas à mal, ils ne pensent pas), vous êtes indifférents à l’autre c’est tout, pas méchants mais un peu zombies, comme moi des fois, des chevaux de course un peu fatigués, avec la peur au ventre, celle de finir sa vie dans un box pourri, sans pouvoir plus jamais profiter de la lumière du jour et de nos nez en l’air, et de nos muscles, et de nos bras, et de nos jambes, et de notre sexe, et de nos bouches. Non vous ne me reconnaissez pas (ou ils font comme si on ne s’était jamais vus et je rigolerais avec eux si je n’étais pas en train de te chercher). Oui j’ai bien changé depuis la dernière fois (c’est normal, eux aussi non ?) mais c’est bien moi. J’étais avec vous derrière l’église pour la baston et dans cette école où le maître nous soulevait de terre par les oreilles. Ça ne revient pas ? C’est trop loin de vous maintenant et puis l’enfance est au-delà de vos préoccupations, de votre présent (l’enfance c’est parfois creuser dans la tombe d’un rat crevé, savent-ils ça ?) Mais je ne suis pas là pour parler de notre enfance. Je suis venu vous dire (leur parler), vous demander : pourriez-vous m’aidez ? Je me sens si démuni depuis ce matin. Et coupable. Mais comment ne pas ? Car vous savez (non ils ne savent pas et ils s’en tapent), j’ai beau habiter loin je les appelais souvent. Et même si je m’étais promis de ne plus m’inquiéter j’appelais quand même le dimanche soir en faisant bien attention d’éviter les questions fâcheuses, je tournais autour du pot, ça n’avançait pas (pas plus que toi sur ton bord de route), pas plus que lui sur son trottoir, mais on était ensemble, reliés, ça comptait ça non ? À propos de compter, où en étais-je ? Cinquante-trois ? Cinquante-quatre ? Cinquante-sept ? Je ne sais plus. Je ne sais plus non plus à qui je parle. Mais je vous dis à tous la même chose, à vous, à toi (à eux) : I’m lost.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le lundi 9 mai 2011