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bon voyage au dormeur éveillé


 

où vont ceux qui s’en vont ?
Antoine Mouton

 
 
C’est l’hiver aussi à Bron près de Lyon ce dimanche de février 2008 mais sans la neige. Dans mon souvenir, il n’y a pas de chaises dans la cour mais un banc. À première vue rien de similaire avec cette photo prise hier midi à Montreuil. Et une scène qui ne se répétera plus sinon quand il sera question de lui. Alors se déroule le film. Comme depuis mardi, en boucle. Mais à première vue, rien à voir, donc.

Je sais que c’est dimanche parce que, après cette histoire de banc, je recevrai un appel impossible à oublier. Je me souviens d’ailleurs avec précision m’être assis du côté de l’hippodrome qui était vide. J’entends encore la voix sans force qui se trouvait à 400 kilomètres de là où j’étais et je me revois paniquant, culpabilisant et impuissant tandis que C. me parlait de saignements, d’un trajet épuisant en métro jusqu’aux urgences, d’une fausse alerte mais le fœtus se porte bien.

Donc c’est dimanche et j’erre dans les allées de la Fête du livre de Bron depuis la veille, chaperonnant un auteur, peut-être deux, de la maison d’édition pour laquelle je travaille. Ainsi j’ai droit aux coulisses, à l’accès VIP, je peux serrer des louches et servir des cafés. La veille, on s’est d’ailleurs couché tard et j’ai dû raccompagner un auteur à la mode d’une maison d’édition à la mode jusque dans sa chambre, tous deux bourrés à craquer.

C’est dimanche et s’il n’y avait pas les dates inscrites un peu partout, on se croirait en avril. Je sors et vais me rouler une cigarette sur un banc, au soleil. Arrive un homme, un vieil homme, que je reconnais d’emblée. Il s’approche de moi ou du banc, je ne sais pas. Et s’arrête. Il me demande alors, avec grande élégance, s’il peut fumer avec moi.

Comment l’appeler ? Jean-Bertrand Pontalis ? Non, forcément, non. Jibé ? Trop intime, peut-être. Monsieur Pontalis ? Comment lui dire que je sais qui il est, qui il est pour moi. Et puis par quoi commencer ? Quelle fenêtre ouvrir ? Quoi dire ? Ce ne sont pourtant pas les sujets qui manquent, les accroches possibles, les points communs.

Ce n’est pas moi qui poserai la première question. Déformation professionnelle, curiosité aiguë de l’autre, qualité d’écoute, désir d’histoires : c’est lui qui m’invitera à parler, à dire. Ce que je fais là ? Puis, très vite j’aurai envie de l’entendre parler de Maurice Pons, il le fera volontiers. Et alors que je me sentirai prêt à le remercier pour ce que m’ont déjà apporté ses pas de côté, sa pensée rêvante, sa prose poétique, son œuvre ouverte, son écriture si précise mais aussi son travail de revuiste et d’éditeur (avec mention particulière pour L’un et l’autre qui fait partie des plus belles collections de littérature contemporaine), une furie se jettera sur lui : Jibé, criera-t-elle, oh comme je suis heureuse de te voir !

On se croisera peut-être tout à l’heure, me dira-t-il avec une extrême douceur avant de se relever, de jeter son mégot, de suivre cette femme exubérante et son attachée de presse, de s’engouffrer dans le hall et de se mêler à la foule.
 
 

*****

 

Le Flâneur des deux rives

Pendant plusieurs années – milieu des années quarante, début des années cinquante – j’ai habité quai Voltaire dans un ancien atelier de peintre, donc en plein nord. Quand le soleil me manquait trop – j’appréciais surtout celui de l’hiver, par temps sec et grand froid –, il me suffisait de franchir le pont du Carrousel pour aller m’asseoir, emmitouflé dans ma canadienne, sur la berge de l’autre rive. J’y regardais couler la Seine tout en lisant distraitement quelque ouvrage philosophique : flâneur du regard, flâneur de lecture. La Seine aussi prenait son temps pour aller rejoindre la mer.
Est-ce de cette époque-là ou, plus anciennement, pour être resté confiné pendant mon enfance et mon adolescence sur la rive droite que m’est venu le goût de passer d’une rive à l’autre ? Tant que dura le temps du quai Voltaire, j’aimais aller sur la rive de l’autre côté, que je connaissais mal, pour voir des films dans les cinémas des grands boulevards ou pour écouter Charles Trenet et Édith Piaf à l’Olympia, puis revenir sur la rive gauche, et alors le music-hall s’appelait Bobino, le cinéma Studio des Ursulines. Pas assez souvent à mon gré, j’allais discuter gaiement avec Sartre aux Deux Magots (enfin, discuter ! il parlait, j’écoutais) et occasionnellement suivre des cours, aussi savants que moroses, à la Sorbonne.
Le Flâneur des deux rives, cet intitulé d’un recueil de promenades parisiennes d’Apollinaire, me convient à merveille. Il me semble que les quelques livres que j’ai pu lire ne sont que des promenades incertaines qui me conduisent alternativement d’une rive à l’autre sans que je veuille m’installer à demeure sur l’une d’elles. Refus d’être assigné à résidence, refus des oppositions tranchantes... Combien de fois m’a-t-on fait remarquer que le mot entre figurait dans les titres et les chapitres de mes livres, au point de faire de moi un « spécialiste de l’entre-deux » ! Mais c’était méconnaître que si, par malheur, j’en étais le « spécialiste », je cesserais aussitôt d’y trouver mon bonheur.
Comment ne pas songer, dès qu’on évoque les deux rives, à l’autre barque, à celle de Charon, qui conduit de la cité où s’activent les vivants à celle où reposent les morts ? Il se pourrait bien qu’en passant librement d’une rive à l’autre, en franchissant les ponts ou, mieux, des passerelles comme celle du pont des Arts, en flânant ici et là sans rester définitivement fixé à un point d’attache, je m’assure qu’il n’y a pas d’aller sans retour et que toute traversée s’effectue dans les deux sens.
Pourtant ce n’est pas l’image de l’autre barque qu’éveille en moi Le Flâneur des deux rives. Apollinaire y évoque des lieux qu’il a connus, des quais, lui aussi, des rues (que sont-elles devenues, ces amies d’autrefois !), des librairies. Sa mémoire est rêveuse comme la mienne dans ce livre-ci. Elle flâne et s’attarde un instant, avec un rien de nostalgie et pas mal de tendresse, sur tel ou tel moment passé. De ces moments-là, elle refuse de se séparer. Je relis les premières lignes du Flâneur : « Les hommes ne se séparent de rien sans regret, et même les lieux, les choses et les gens qui les rendirent le plus malheureux, ils ne les abandonnent point sans douleur. »
Se séparer de soi : tâche aussi douloureuse qu’inéluctable et même nécessaire pour qui ne consent pas à rester sur place et que porte le désir d’avancer, d’aller au-devant de ce qui, n’étant pas soi, a des chances d’être à venir.



_la photo d’ouverture a été prise rue Danton à Montreuil le 19 janvier 2013
 
_le chapitre « Le Flâneur des deux rives » est extrait du Dormeur éveillé de J.-B. Pontalis (© Mercure de France, 2004 ; Folio 2006).
 
_de nombreux dossiers, entretiens, rencontres et lectures sur l’homme, l’auteur, l’éditeur, le psychanalyste,..., sont disponibles sur Internet, notamment sur slate.fr, sur Calou (interview), sur Psychanalyse en mouvement (entretien en guise portrait de Florence Noiville). On pourra réécouter aussi une bonne quarantaine de rencontres diffusées sur France inter, lire l’hommage sur le site de Gallimard ou encore déguster ses Désordres sur remue.net.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le dimanche 20 janvier 2013

Messages

  • Ces moments où on sent que l’on passe à côté de... bizarrement qui restent présents à jamais.
    Distorsion du temps, de l’espace... mille regrets, mille déceptions, mille souvenirs...
    Moments R.I.P.

  • Merci, cher Christophe, de partager avec nous "votre Pontalis".
    Plutôt qu’avec mes propres mots je désirais venir en écho avec un autre extrait de cette œuvre qui me touche profondément - celui-ci cueilli dans "Traversée des ombres".
    « Que serait une pensée qui ignorerait le déplacement ? Une pensée condamnée au surplace. Que serait une pensée qui ignorerait la condensation, qui assignerait à un énoncé, à un mot une signification, celle-ci et par une autre ? Ce serait une pensée qui voudrait que les choses soient comme elle les pense, je dirais une pensée peu généreuse à l’égard de la richesse infinie de la polysémie du monde sensible, une polysémie toute enfiévrée d’imaginaire à quoi la pensée rêvant peut parfois nous faire accéder. »
    Pensées rêvantes - rêveuses -, pensées flâneuses, de l’entre-deux... Merci pour cette mémoire sensible de votre rencontre où, oui, je reconnais le Pontalis que moi aussi j’aimais.

    Voir en ligne : http://www.ateliers-clairelecoeur.com

  • Je ne connaissais JB Pontalis que par ses livres. Livre lointain ("Après Freud") ô combien important dans mon itinéraire personnel d’éducateur spécialisé et livres tout proches ( ceux publiés en Folio). Des merveilles si bouleversantes...
    Mon hommage ici : http://bit.ly/10zf3DL

    Voir en ligne : http://www.pensezbibi.com

  • @Betty : ce n’était pas une non-rencontre, je ne crois pas, plutôt quelque chose de l’ordre de l’entre-deux et qui reste, oui
    @Claire : merci pour cet autre bout de monde sensible
    @Pensez Bibi : je n’avais pas lu votre billet, vous avez bien fait de poser ce lien