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traverser #5

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(Vingt-deux.)

C’est pourtant pas l’autoroute ici, pas la capitale non plus, mais des fois on s’y croirait. Ton assurance souvent me sciait. Comment pouvais-tu dire une chose pareille alors que tu n’avais pas mis les pieds dans cette ville depuis trois décennies au moins ? Il t’arrivait même de parler de bouchons, d’heures de pointe, du périph et de chassés-croisés. Tu passais trop de temps devant la télé, c’était évident, mais comme d’habitude j’avais gardé cette remarque pour moi. Tu avais tellement besoin de vider ton sac, de dire à quelqu’un ce que tu avais tant de fois répété en solitaire. J’étais ton public, tu me savais à ta merci. Y’a qu’à voir cette armée à lunettes, on dirait des mouches cramponnées à leur butin, à leur pourriture, disais-tu encore. Avec leurs têtes de mouches (ça te faisait ça comme effet depuis le trottoir) on dirait des morts-vivants. Puis : Tu trouves pas qu’il y a quelque chose d’inquiétant dans leur côté figé ? Tu commençais alors à bégayer et c’était pas bon signe. Mais moi je ne savais pas si je devais t’encourager dans ce sens. Ne rien répondre aurait été mal interprété. Tu te serais encore plus emporté. Dire que tu te trompais, que tu t’imaginais des choses n’était pas vrai non plus. Je connaissais un peu moi aussi ce bled que j’avais quitté depuis plus de vingt ans. Et notamment pour ces raisons-là. Mais abonder dans ton sens ne me plaisait pas plus. Tu gambergeais déjà bien assez comme ça et le toubib nous avait prévenu qu’il fallait te ménager. Ce que je m’étais promis de faire. Mais lors de notre dernière conversation, comme ma réponse avait dû te paraître un peu trop longue à venir, je me souviens que tu m’avais regardé méchamment et de travers. Regarde, mais regarde-les tous ces fous, y’a plus de vie là-dedans, comment te faire comprendre ça ? plus de, dans le regard je veux dire, comme une angoisse, un vide immense, un trou plutôt, c’est comme s’ils savaient à quel point ils sont déjà finis, comme si quelqu’un les téléguidait, les menait droit dans le mur, tu vois ? Non je ne voyais pas, je ne voyais pas de quoi tu voulais parler. Ils sont foutus je te dis, ils sont foutus ces enchaînés. Je ne savais plus comment poursuivre, tu l’as remarqué, tu me connaissais bien. Alors tu as quitté ton salon et tu m’as à peine dit au revoir. Je sais bien aujourd’hui que ce n’est pas pour cette raison-là que quelques jours plus tard tu es sorti pour de bon de votre maison en la fermant à double tour même si j’y ai souvent repensé au début. Pourquoi te faisaient-ils si peur ? Avais-tu eu peur pour eux-mêmes ? Pour leur avenir ? Voilà quelques-unes des questions que j’ai pu me poser à ce moment-là. Jusqu’à ce que je comprenne. Malgré ça je ne peux m’empêcher de me dire que si j’avais pu t’aider ce jour-là, si j’étais parvenu à trouver le mot juste ou à adopter la bonne attitude, peut-être m’aurais-tu appelé au lieu de te mettre à compter jusqu’à cent au bord de cette route nationale.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
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première mise en ligne et dernière modification le mardi 12 avril 2011