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traverser #2


 

(Neuf.)

Une fois assis dans la bagnole, c’est volant et regard qu’ils tournaient alors vers leur existence du dedans et leur fuite dans l’outremonde. Une envie qui se faisait de plus en plus pressante tandis qu’ils se ceinturaient, se boîte-vitraient et s’embrayaient. Les retardataires n’avaient qu’à bien se tenir et les enfants à ranger leurs jouets. L’heure n’était plus aux petits arrangements avec soi-même ni aux combinaisons blessantes mais aux appels en absence et aux messages de plus en plus brefs, plaintifs, inquiets. Parce que cette rupture avec le dehors était devenue leur sel. Et toi c’est à ce moment-là que tu as fait le choix de sortir de chez vous. Au milieu des affamés, des sandales rouges, des infirmes, des perdus, du dernier des immobiles, des distendus, des mouvementés, des aléatoires et des approximatifs qui auraient dû rebrousser chemin. Et si quelques autres à cet instant ont fait deux trois pas en arrière toi tu n’as plus bougé. J’ai même cru que tu commençais à t’amuser. Un, deux, quatre, cette danse macabre, tout ce cinéma, mieux qu’à la maison tu devais penser, sûr que tu t’es dit ça en comptant cinq, huit. Quand ils en sont venus à s’entre-déchirer. Parce que l’un avait trop traîné ou freiné au mauvais moment, parce qu’un autre avait déboulé en faisant hurler la gomme ou fait sortir des basses bien plus lourdes que le premier de son ghetto blaster. Parce qu’untel avait scié son pot ou fait une queue de poisson dans un virage. Parce que celui-là n’avait plus de clignotant ou venait de jeter son mégot sur le capot d’une gris métallisé tout droit sortie des chaînes de montage. C’est seulement là que j’ai compris que je m’étais trompé. Tu n’avais pas souri, non, tu grimaçais.

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le vendredi 8 avril 2011